CRITIQUE DE MAMAN? NON MERCI! DE MAGENTA BARIBEAU

Texte : Véronique Bonacorsi

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Un être humain, étant enfant, se voit présenter sa vie d’adulte comme un clés en main. On se marie, on s’achète une maison, puis viennent les enfants. Mais pourquoi donc assume-t-on que cette conception du destin correspond à l’idéal de tous? Maman? Non merci!, présenté en première mondiale aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), rencontre cet échantillon de la société occidentale qui ose affirmer son désir de vivre childfree.

Magenta Baribeau doit l’inspiration de son premier long métrage documentaire à l’exaspération. L’exaspération face à l’incompréhension, qui frôle parfois le mépris, de son entourage lorsque la réalisatrice affirmait ne pas vouloir d’enfants. Auto-investie de la mission de conscientiser la société à ce phénomène plutôt caché que constitue la non-maternité, Baribeau est parvenue, grâce à un blogue, à contacter d’autres « extraterrestres » comme elle. La jeune femme se devait de révéler au grand jour ces femmes – et ces hommes –, afin de faire cesser les préjugés.

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Maman? Non merci! se présente comme un tricot de témoignages des childfree et d’analystes de ce choix de vie. Ces différentes voix – de la vieille dame québécoise à l’auteure française, en passant par les fiers non-parents belges – véhiculent leur constante nécessité de se justifier devant les visions conservatrices et arrêtées voulant que le sens de l’existence se trouve en la recréant. Mettant à jour les pressions et les clichés inévitables qu’engendre l’audace de ne pas se reproduire, le film souligne une revendication féministe ignorée, mais, surtout, il propose une remise en question sociale.

Ce documentaire symbolise l’aboutissement de six ans d’une quête personnelle, d’abord, de la réalisatrice, dans le but de démontrer la validité d’une vie sans enfants. La qualité première du projet, dont la forme rappelle la rigueur d’une dissertation académique, repose dans la diversité des confessions, dressant un bon portrait de la réalité occidentale. Sans désirer faire l’apologie de la non-maternité, on dénonce les comportements condescendants, désobligeants, de certains parents ou aspirants parents à l’esprit fermé. En exposant les vérités de ces sujets, Maman? Non merci! nous dévoile les pressions qui pèsent sur les détentrices d’un utérus et nous confronte à un malaise qui reste aujourd’hui assez tabou. Ce film possède le potentiel de provoquer d’importantes discussions sur la perception des rôles des genres.

Pour connaître les dates des prochaines projections et de la sortie DVD de Maman? Non merci!, on consulte le blogue de la cinéaste Magenta Baribeau : mamannonmerci.blogspot.ca

La 18e édition des RIDM se déroule du 12 au 22 novembre 2015 dans plusieurs salles de la métropole. Au menu : 144 films, provenant de 42 pays, et présentés par une centaine d’invités. Mais aussi, des conférences, des débats, des expositions et des concerts. Site Web officiel : www.ridm.qc.ca

 

Texte : Karine Tessier

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Succès au box-office, œuvres d’auteur, documentaires… La neuvième édition du Festival du film brésilien de Montréal offre aux cinéphiles le meilleur du septième art brésilien contemporain, du 23 au 29 octobre, au Cinéma du Parc. Des longs métrages ardents, qui racontent la famille, l’amour, la guerre, mais également le combat contre la toxicomanie, la réalité homosexuelle et l’histoire de la musique. Fragments Urbains vous partage ses coups de cœur de la programmation.

En ouverture : Une Seconde mère (Que Horas ela Volta?), scénarisé et réalisé par Anna Muylaert, sélectionné par le Brésil pour le représenter aux Oscars. Cette production douce-amère relate les retrouvailles houleuses de Val, une domestique partie travailler il y a plus de 10 ans pour une famille de São Paulo, et de sa fille Jessica. Déjà présenté dans plus d’une vingtaine de pays, le film sera prochainement distribué dans les salles montréalaises.

Dans une clinique de réhabilitation, un adolescent de 17 ans fait la connaissance d’une trentenaire, qui n’en a plus pour très longtemps. De cette rencontre naîtra un amour fougueux, déjà condamné, que raconte la cinéaste Caroline Jabor dans Bonne chance (Boa Sorte). À voir pour la performance sensible de Deborah Secco et João Pedro Zappa.

Vous rêvez depuis longtemps de visiter le Brésil au moment du Carnaval de Rio? Mais connaissez-vous l’histoire de cet événement mythique? Inspiré de faits réels, le long métrage Trinta, de Paula Mchline, retrace comment Joãosinho Trinta, un danseur classique autodidacte, a fait du Carnaval une fête de renommée mondiale dans les années 1970.

Présenté par la nouvelle consul Maria Elisa T. de Luna et suivi d’une discussion, le documentaire Nul ne me privera de mon vécu (Esse Viver Ninguém me Tira), de Caco Ciocler, est le récit de la vie de Aracy Moebius de Carvalho, épouse de l’écrivain João Guimarães Rosa. Cette héroïne anonyme, responsable de l’émission de passeports au Consulat du Brésil de Hambourg, en Allemagne, a contribué à sauver la vie de plusieurs Juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale, en leur permettant d’émigrer vers le Brésil.

Sur une note plus lègère, Samba & Jazz : Rio de Janeiro – New Orleans, de Jefferson Mello, explore les similarités culturelles entre ces deux villes à travers le regard de musiciens passionnés. Après le film, Paulo Ramos offrira aux cinéphiles une prestation, lui qui a déjà foulé les scènes du Festival international de jazz et du Festival international Nuits d’Afrique à Montréal.

Site Web officiel du Festival du film brésilien de Montréal : www.ffbm.net

CRITIQUE DE LA FAMILLE BÉLIER D’ÉRIC LARTIGAU

Texte : Véronique Bonacorsi

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Caressez-vous un rêve? Et si l’atteinte de celui-ci entrait en contradiction avec vos responsabilités? C’est ce dilemme, avec une dimension particulière, auquel se retrouve confronté le personnage central de La Famille Bélier, un feel-good movie à la française réalisé par Éric Lartigau (Prête-moi ta main, Les Infidèles). Qui a dit que les Américains étaient les seuls à pouvoir rêver en grand?

Photo : Les Films Séville.

Photo : Les Films Séville.

Paula (Louane Emera) a 16 ans. Elle a toutes les apparences d’une adolescente normale : elle se rend à l’école en transport en commun, a une meilleure amie qui parfois la frustre et se sent gênée autour des garçons. C’est d’ailleurs parce que Gabriel (Ilian Bergala), le garçon sur qui elle a un œil, fait partie de la chorale de l’école que Paula décide de s’y joindre. La jeune fille se découvre alors un don, que son professeur de chant, M. Thomasson (Éric Elmosino), la pousse à développer jusqu’à sa pleine capacité, en participant à un concours national qui permettrait à Paula d’étudier le chant à Paris. Cette opportunité l’éloignerait par contre de la ferme familiale, où l’adolescente remplit une tâche vitale : interprète au quotidien pour ses parents (Karin Viard, François Damiens) et son frère (Luca Gelberg), tous sourds. Un fossé se creuse au cœur de la famille Bélier, tandis que Paula vit un tiraillement identitaire.

Photo : Les Films Séville.

Photo : Les Films Séville.

Quelque 80 jeunes filles ont auditionné pour le rôle principal, avant que le choix ne s’arrête sur Louane Emera, qui campe ici son premier rôle au cinéma. Les téléspectateurs français auront eu l’occasion d’entendre la voix de la soprano à la téléréalité The Voice en 2013, où elle a atteint les demi-finales de la compétition. Le plus grand défi pour Emera ne constituait donc pas l’aspect musical du film, mais l’apprentissage du langage des signes en parallèle avec le dialogue. Avec une candeur émouvante, la nouvelle actrice offre une performance naturelle, qui lui a d’ailleurs valu le César du Meilleur espoir féminin 2015.

Photo : Les Films Séville.

Photo : Les Films Séville.

La distribution de soutien brille tout autant. Outre les hilarantes répliques du pompeux Thomasson – délicieusement rendues par Éric Elmosino –, une bonne partie des émotions vécues par les personnages doivent transparaître sans un souffle de dialogue. Se dégage des gesticulations impétueuses de la mère et de la rudesse réservée du père un comique manque de pudeur, libéré par l’impossibilité d’être entendus. Les personnages secondaires ne constituent cependant pas de purs véhicules humoristiques : que ce soit la course à la mairie de Rodolphe Bélier ou la disparition du rêve de chanteur de Gabriel, chacun suit sa propre aventure en juxtaposition avec le parcours de Paula, raconté par les chansons de Michel Sardou. Et toutes les performances travaillent de concert pour nous communiquer l’essence émotionnelle de chaque scène : l’amour qui unit cette famille interdépendante.

Photo : Les Films Séville.

Photo : Les Films Séville.

La controverse entourant la décision du réalisateur de donner les rôles des parents à deux comédiens entendants – et reconnus – est compréhensible, mais elle s’avère assez absurde, vu l’efficacité de jeu de Viard et Damiens. Du propre aveu de Lartigau, des acteurs sourds – comme le garçon interprétant le frère de Paula – auraient très bien pu incarner Gigi et Rodolphe Bélier. Seulement, déjà en lisant le scénario initial de Victoria Bedos et Stanislas Carré de Malberg, le cinéaste savait qui il voulait voir donner vie à ces personnages.

De plus, s’il a désiré porter à l’écran La Famille Bélier, c’est parce qu’il s’agit d’une histoire sur la famille. Un récit de la peur d’une séparation. Un conte de l’envol d’une fille qui devient femme. Ce film ne se veut pas un documentaire sur les sourds.

Photo : Les Films Séville.

Le cinéaste Éric Lartigau. Photo : Les Films Séville.

Peut-être que, malgré les leçons intensives de la LSF (langue des signes française), les acteurs ont gesticulé des signes qui ne voulaient malheureusement parfois rien dire. Qu’importe, lorsque les émotions désirées sont ressenties? La communauté sourde peut bien reprocher une « surutilisation » de la musique comme symbole du choc culturel entre les mondes entendant et non entendant, elle qui ne se plaint aucunement de n’avoir entendu une note de sa vie. Si c’est le cas – et sans vouloir manquer de respect –, c’est qu’elle n’est tout simplement pas apte à comprendre que la musique EST la chose la plus magique au monde. Oui, comme le chantait Michel Sardou : « La vie, c’est plus marrant, c’est moins désespérant en chantant… »

Vous pouvez maintenant essuyer vos larmes en privé : La Famille Bélier est disponible en DVD depuis le 18 août 2015.

Page Facebook officielle du film : www.facebook.com/lafamillebelier.lefilm

Texte : Véronique Bonacorsi

Photo : Véronique Bonacorsi.

Photo : Véronique Bonacorsi.

Même si la frénésie des activités de la métropole se dissipe avec la fuyante lumière du jour, ceux dans le déni de la fin éventuelle de l’été peuvent encore profiter d’une brève évasion culturelle.  Le temps d’un trottoir, ils sont invités à faire un mini voyage dans le passé pour découvrir un Montréal en changement, gracieuseté du Musée McCord.

Passagers de train marchant dans la neige, près de la gare Windsor, centre-ville, vers 1969. Photo : Musée McCord.

Passagers de train marchant dans la neige, près de la gare
Windsor, centre-ville, vers 1969. Photo : Musée McCord.

Les oeuvres du photographe David W. Marvin tiennent la vedette de la 10e exposition hors murs du musée d’histoire. Ces clichés grand format, tirés des archives offertes par la veuve de l’artiste à l’institution, nous invitent à faire une tournée de la ville dans les années 1965 à 1975.

Photo : Véronique Bonacorsi.

Photo : Véronique Bonacorsi.

Créateur relativement inconnu, David Wallace Marvin doit peut-être en partie sa vision socialement éveillée à la perte de son ouïe, alors qu’il est enfant, marque de la scarlatine. Originaire de la Nouvelle-Écosse, orphelin, Marvin s’installe à Montréal à l’adolescence. Plus tard, il exercera le métier de correcteur d’épreuves, ce qui lui laissera amplement le temps pour d’intéressantes excursions citadines, appareil photo en main.

Homme marchant dans la rue Murray, Griffintown, vers 1970. Photo : Musée McCord

Homme marchant dans la rue Murray, Griffintown, vers 1970. Photo : Musée McCord

Des gamins marchant sur Dorchester, près d’un chantier. Des « magasineurs » et leurs sacs d’emplettes au centre-ville. Une dame en bikini couchée sur le béton d’un toit à Côte-des-Neiges. Une corde à linge dans une cour de Griffintown, où flottent des vêtements. Chaque photographie constitue une empreinte de vie d’une cité en perpétuelle reconstruction, qu’elle soit urbaine ou humaine.

Peintres de murale, centre-ville, vers 1969. Photo : Musée McCord.

Peintres de murale, centre-ville, vers 1969. Photo : Musée McCord.

Les images réunies pour cette exposition dépeignent avec humour et nostalgie le quotidien d’un environnement urbain aux apparences parfois hostiles. Plus que des banalités amusantes d’un temps révolu, ces instants de vie uniques, rendus éternels grâce au photographe, reflètent l’essence de la ville d’aujourd’hui. Avec ses idées, son désir inassouvi de se transformer, Montréal continue de susciter de nombreux débats politiques et sociaux. Et David W. Marvin a su lever le voile sur plusieurs de ces enjeux, probablement sans le savoir.

Photo : Véronique Bonacorsi.

Photo : Véronique Bonacorsi.

Vous retrouverez l’exposition David W. Marvin : Chroniques de rue 1965-1975 sur l’avenue McGill College, entre le boulevard de Maisonneuve et l’avenue du Président-Kennedy, face à la sculpture La Foule illuminée. Cette activité gratuite, accessible en tout temps, prend fin le 18 octobre prochain.

Site Web officiel du Musée McCord : www.mccord-museum.qc.ca/fr

CRITIQUE DE ELEPHANT SONG DE CHARLES BINAMÉ

Texte : Véronique Bonacorsi

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Depuis son introduction dans la sphère cinématographique avec J’ai tué ma mère, l’étoile de Xavier Dolan ne cesse d’éblouir, grâce au talent pluriel du jeune homme. Avec Elephant Song, thriller psychologique adapté de la pièce de Nicolas Billon, Dolan cède les commandes au réalisateur Charles Binamé (Maurice Richard, Le Piège américain) pour donner vie à l’esprit dominant dans un tête-à-tête angoissant.

La veille d’un Noël des années 1960, la disparition du docteur Lawrence (Colm Feore) suscite l’inquiétude d’un hôpital psychiatrique. On charge le docteur Greene (Bruce Greenwood), un administrateur rarement en contact avec les internés, d’enquêter discrètement sur l’affaire. Il rencontre la dernière personne à avoir vu le docteur Lawrence : Michael (Xavier Dolan), un jeune troublé, obsédé par les éléphants. Malgré les avertissements de l’infirmière Peterson (Catherine Keener), le docteur Greene se laisse entraîner dans un jeu de mensonges tout à l’avantage du patient. Une joute mentale, dévoilée grâce à un emboîtement narratif, qui révélera les maux profonds des protagonistes, pour culminer en une fin douce-amère.

Photo : SéŽbastien Raymond.

Photo : SéŽbastien Raymond.

C’est dans le cadre d’un cours à l’Université Concordia que Nicolas Billon écrit une version embryonnaire pour The Elephant Song. En 2004, la pièce est mise en scène pour la première fois au Stratford Festival, puis à Montréal trois ans plus tard, et connaît même du succès jusqu’à Paris. Attiré d’abord par le théâtre pour sa double nature publique et intime, Billon signe un premier scénario de long métrage avec l’adaptation de son propre récit.

Selon Charles Binamé, il s’agit d’un « pur hasard » si le cinéaste québécois d’origine belge s’est retrouvé à réaliser Elephant Song. Ayant vu la pièce il y a neuf ans, Binamé savait qu’il aurait à travailler en collaboration avec l’auteur pour atténuer le « trop » théâtral de l’œuvre, afin de réussir la transition au grand écran, visuellement beaucoup plus proche du spectateur.

Le cinéaste Charles Binamé.

Le cinéaste Charles Binamé.

Le réalisateur, s’il ne répète pas les scènes, se fait un plaisir de travailler en profondeur les profils et les motivations des personnages avec leurs interprètes. Avec Xavier Dolan, qui incarne le pivot de l’histoire, ils se sont attardés à construire un être complexe, aussi fort que fragile, prenant soin à ce que l’arc psychologique de Michael ne tombe pas dans les pièges faciles associés à un personnage avec des troubles mentaux. Une transformation réussie : Dolan, dans son premier rôle principal en anglais, offre une prestation subtilement émouvante à travers la psyché brisée et les manigances parfois sournoises de son protagoniste.

Malgré l’habileté de la réalisation, la dévotion des acteurs et des dialogues plutôt brillants, on ne ressort pas entièrement satisfait du visionnement de Elephant Song. Le film agit comme une bulle qui passe devant nos yeux sans qu’on ressente les échos de sa présence. Le duel entre Michael et le docteur Greene apparaît clairement injuste dès le départ, et le spectateur attend un revirement de situation, une réplique de Greene qui ne vient jamais.

Photo : Sébastien Raymond.

Photo : Sébastien Raymond.

La beauté dans la tristesse inhérente des personnages et les jeux de langage ne parviennent pas tout à fait à justifier la nécessité de ce film dans l’histoire du cinéma. Pourquoi ce choix spatio-temporel précis s’il n’engendre pas de réflexion sociale ou politique? Oui, les idées de l’homosexualité ou de la négligence des parents constituent sûrement des tabous pour l’époque. Mais il semble que, sans message précis, la chanson de l’éléphant sera vite oubliée une fois les yeux fermés.

Elephant Song a été tourné à Montréal, en Afrique du Sud et à Cuba, et regroupe une distribution majoritairement canadienne. La première a eu lieu au Festival international du film de Toronto. Le long métrage s’est mérité deux nominations aux prix Écrans canadiens : Interprétation masculine dans un premier rôle pour Bruce Greenwood et Meilleure adaptation pour Nicolas Billon, un trophée remporté par l’auteur.

Elephant Song est disponible en DVD depuis le 2 juin 2015.

ENTREVUE AVEC IZRA L DU GROUPE H’SAO

Texte : Karine Tessier

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C’est dans les années 1990 que se forme le groupe H’Sao, qui signifie Hirondelle des Sao, les ancêtres des Tchadiens. Au départ, les frères Rimtobaye et leurs amis d’enfance performent dans les églises. En 2001, ils débarquent pour une première fois en sol canadien pour les Jeux de la Francophonie, où ils remportent la médaille de bronze au concours de chansons. Séduits, ils déménagent leurs pénates à Montréal. Depuis, la formation a conquis le public partout sur le globe avec ses voix envoûtantes et ses mélodies, qui allient le gospel, la soul, le jazz et les sonorités traditionnelles africaines.

Au Festival international Nuits d’Afrique, H’Sao montera sur la scène du Théâtre Fairmount de Montréal pour lancer son quatrième album, Saar, qui marque un retour aux sources, avec le style dépouillé qui est devenu sa marque de commerce. Fragments Urbains s’est entretenu pour l’occasion avec le benjamin du quatuor, Izra L.

H’Sao existe depuis une vingtaine d’années. Qu’est-ce qui a changé dans votre façon de travailler, dans votre musique?

Déjà, l’environnement. Depuis plusieurs années, nous vivons au Québec. C’est un grand changement. Nous avons ici plus de facilité à faire les choses comme on le veut. Au Tchad, nous n’avions qu’une guitare. Ça nous a permis de développer notre côté vocal; nous imitions les instruments de musique. Ici, nous avons découvert de nouvelles influences, ajouté des instruments. Le groupe a toujours été ouvert aux musiques modernes, qu’elles viennent de l’Amérique du Nord ou de l’Europe.

À vos débuts, vous étiez reconnus pour vos prouesses a cappella.

Au départ, ce n’était pas un choix, mais une nécessité puisque nous n’avions pas d’instruments! Mais ce n’était pas frustrant. Nous avions du plaisir à chanter, d’abord à l’église, puis à la maison. Les gens appréciaient nos voix. Mais, arrivés ici, nos performances a cappella sont devenues notre marque de commerce.

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Sur votre nouvel album, Saar, vous faites un retour aux sources, avec un son plus dépouillé.

Oui, avec seulement nos voix, une guitare et un peu de percussions. Ça faisait un bail qu’on nous le demandait! Au départ, on voulait faire un album carrément a cappella. Puis, on s’est retrouvés à travailler avec une guitare, comme nous le faisions à nos débuts.

H’Sao donne maintenant des concerts au Canada, aux États-Unis, en Amérique du Sud, en Europe, en Asie, en Australie… Comment les différents publics réagissent-ils à votre musique?

Leurs réactions sont communes. Les gens sont toujours ébahis, captivés quand nous chantons a cappella. Pour eux, c’est du jamais vu, du jamais entendu. Même s’ils ne comprennent pas un mot de ce que nous chantons, ils se retrouvent dans notre musique. Elle leur fait du bien. De notre côté, ça nous donne la force et la joie de continuer. Voir que le public adore nos spectacles, qu’il chante et danse avec nous, c’est un sentiment extraordinaire!

Vos fans ne comprennent pas toujours vos paroles, mais ils ressentent les émotions qui se dégagent de votre musique.

Exactement! C’est toujours la même chose partout. Comme quoi, au fond, on est différents, mais, à l’intérieur, spirituellement, on est tous de la même couleur.

 

Votre musique est empreinte de spiritualité. Quelle importance a la religion dans votre parcours artistique?

Notre père est pasteur. Donc, notre aventure a vraiment commencé à l’église, avec le gospel à l’africaine. Et ça nous a suivis jusqu’à aujourd’hui, c’est dans notre sang. Jeunes, on écoute et on accepte. Après, en vieillissant, on remet beaucoup de choses en question. Nous croyons toujours en Dieu, nous sommes toujours chrétiens, mais nous sommes très ouverts. Nous voyons la vérité en face, nous discutons. Nous assumons totalement ces remises en question; nous sommes bien là-dedans. Mais nous reconnaissons également que la religion est la base qui a fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui.

Sur vos albums, vous abordez des thèmes durs, comme la discrimination, l’exil, la guerre… Pour vous, un artiste se doit-il d’être engagé?

Ce n’est pas obligatoire. Nul besoin de tout intellectualiser. C’est un choix que nous avons fait. H’Sao s’est donné comme mission d’éduquer les gens, de dénoncer les choses qui ne vont pas. Surtout venant d’un pays comme le nôtre, qui n’est pas vraiment stable. Là-bas, c’est la dictature, la guerre, les gens opprimés et les mariages forcés. Nous avons eu la chance de nous établir ici, où nous avons appris beaucoup de choses, et nous voulons partager notre expérience. La population au Tchad ne sait pas qu’elle a des droits, une liberté, qu’elle n’a pas à subir ça. C’est un devoir, mais que nous accomplissons dans le plaisir.

Et comment H’Sao poursuivra-t-il cette mission dans les prochains mois?

Le groupe a beaucoup de spectacles en vue, davantage aux États-Unis. Depuis l’an dernier, la demande se fait croissante là-bas. Puis, nous prévoyons repartir au Tchad. Et nous avons aussi l’intention d’amener le nouvel album en France.

Site Web officiel du groupe : http://www.hsao.ca/

Site Web officiel du Festival international Nuits d’Afrique : http://www.festivalnuitsdafrique.com/

Texte : Karine Tessier

Photo : Festival du Jamais Lu

Photo : Festival du Jamais Lu

« Dehors, le soleil est le même pour tout le monde. »

Mais ce soleil, le personnage de Ces regards amoureux de garçons altérés ne l’a pas vu depuis 60 heures. Enfermé dans la chambre numéro 158 d’un sauna gai de la métropole, complètement défoncé au crystal meth, le jeune acteur se livre sur ses dépendances à la drogue, au sexe, à son amant Manu. Désormais, il ne s’appartient plus.

Dépossédé de son corps, son outil de travail, il a envie de disparaître. Mais pas totalement. Dans ce confessionnal jonché de vêtements, de préservatifs et de substances illicites, il hurle en quelque sorte un dernier cri du cœur, avant une fin éventuelle, attendue. À moins qu’il survive à cette nuit qui s’étire, encore et encore.

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Le monologue écrit et interprété par Éric Noël est rythmé, saccadé. Par moments, la lecture s’apparente à du slam. La poésie urbaine du dramaturge file à vive allure, sans s’arrêter, comme une locomotive se dirigeant vers un mur de briques, en totale perte de contrôle. Une véritable orgie de chairs anonymes, de bad trips, de mots qui atteignent en plein cœur.

Photo : Festival du Jamais Lu

Photo : Festival du Jamais Lu

Brisé, son personnage nous raconte par bribes ce qu’il a vécu, subi. Ce dont il se rappelle, et qui restera gravé longtemps dans la mémoire de son public. Il confronte les spectateurs à leurs propres désirs de noirceur, de sabotage, de mort. Pendant un peu plus d’une heure, tous sont solidaires, partageant une zone sombre dans laquelle évoluent tous leurs démons.

Repousser ses limites ou jouer sa vie? Défi ou autodestruction? Les paroles d’Éric Noël, aussi sublimes que dures à encaisser, ne font que poser une question on ne peut plus universelle : jusqu’où on peut aller trop loin?

Site Web officiel du Festival du Jamais Lu : www.jamaislu.com

Texte : Karine Tessier

Photo : Festival du Jamais Lu

Photo : Festival du Jamais Lu

Ce fut d’abord la Syrie, la Palestine, le Congo. L’auteur, metteur en scène et acteur Philippe Ducros y a séjourné pour observer, apprendre, s’inspirer. Il a tiré de ses carnets de voyage des œuvres puissantes, qui nous confrontent avec l’ailleurs, avec l’autre. Mais aussi avec nous-mêmes.

Son dernier itinéraire, le dramaturge l’a tracé ici-même, au Québec. Mais dans des coins de la province méconnus, inconnus de la plupart d’entre nous : les réserves autochtones, du Saguenay à la Gaspésie, en passant par la Côte-Nord.

Après un premier contact parfois difficile, teinté de méfiance, les gens rencontrés se sont prêtés au jeu de l’échange. Philippe Ducros a recueilli leurs confidences, a cueilli avec le plus grand des respects les parcelles de blessures passées que les autochtones ont accepté de lui révéler.

Des souvenirs douloureux liés aux abus dans les pensionnats, aux dérives de la Loi fédérale sur les Indiens. Des histoires de crime, de drogue, de suicide, réflexes face à la violence subie, moyens du bord pour paralyser le mal, à défaut de savoir comment le faire disparaître. Des revendications contre les forêts saccagées, les rivières harnachées, le pétrole déversé.

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Dans le cadre de la dernière édition du Festival du Jamais Lu à Montréal, en mai dernier, Philippe Ducros, accompagné sur scène des artistes innus Marco Dollin et Kathia Rock, a livré aux amoureux de théâtre des extraits de son récit sur le déracinement, l’endoctrinement, le refus de connaître et de reconnaître l’autre. Par cette prise de parole engagée, le public a pu faire la connaissance d’êtres forts, résilients, survivants. Des concitoyens, mais avec qui nous n’échangeons hélas que trop peu. Des voisins qui défraient les manchettes à peu d’occasions, et qui retournent dans l’ombre sitôt la dernière édition des quotidiens livrée sur le paillasson ou sur la tablette électronique.

Photo : Festival du Jamais Lu

Photo : Festival du Jamais Lu

Réserves / Phase 1 : la cartomancie du territoire est un laboratoire, un dialogue initié entre des peuples qui s’étudient, qui s’apprivoisent. Du théâtre documentaire nécessaire pour briser les stéréotypes et l’isolement. Mais aussi une réflexion des plus pertinentes sur la double position du peuple québécois, tout à la fois colonisé et colonisateur.

Site Web officiel du Festival du Jamais Lu : www.jamaislu.com

Texte : Karine Tessier

MURAL_logo

Du 4 au 14 juin 2015, la Main vibrera au rythme de la troisième édition de MURAL. D’abord un festival d’art public, l’événement propose aussi des concerts, des films, des conférences, des expositions, du shopping et de la bouffe en plein air. Mais surtout, il permettra aux Montréalais d’assister à la naissance de 20 nouvelles murales créées par des artistes d’ici et d’ailleurs, ce qui portera à 50 le nombre d’œuvres peintes depuis 2013. Un parcours coloré de plus de deux kilomètres sur le boulevard St-Laurent, à admirer toute l’année durant. Voici les événements qui ont retenu notre attention dans la programmation festive de MURAL cette année.

 

Vendredi 5 juin – High Klassified et Da-P – APT. 200

On l’a déjà vu aux platines de l’Igloofest et du Piknic Electronik, et on en redemande. Le jeune D.J. et producteur High Klassified, originaire de Laval et maintenant de l’équipe Fool’s Gold, le label du Montréalais A-Trak, nous envoûtera avec ses rythmes hip-hop mélodiques.

 

Oeuvre du duo de muralistes Bicicleta Sem Freio, qui sera au festival MURAL cette année.

Oeuvre du duo de muralistes Bicicleta Sem Freio, qui sera au festival MURAL cette année.

Samedi 6 juin – BOI-1DA et MYFRIENDERIC – APT. 200

Le producteur de Toronto BOI-1DA a travaillé, entre autres, avec Drake, Eminem, Rick Ross, Childish Gambino, Nicki Minaj, Meek Mill, Lil’ Wayne et Big Sean. Juste ça! Le passage dans la métropole de ce lauréat de trois prix Grammy est à ne pas manquer.

Oeuvre de la muraliste Faith47, qui sera au festival MURAL cette année.

Oeuvre de la muraliste Faith47, qui sera au festival MURAL cette année.

Mercredi 10 juin – conférence de Martha Cooper – Cinéma Excentris

La photojournaliste américaine Martha Cooper a notamment travaillé pour le New York Post dans les années 1970. Pourquoi sa participation à MURAL? C’est que l’artiste est surtout connue pour avoir documenté la scène new-yorkaise du graffiti dans les décennies 1970 et 1980. Elle a d’ailleurs publié un bouquin sur le sujet avec Henry Chalfant, Subway Art, lancé en 1984, puis réédité en 2009. Un must pour votre table à café!

Vendredi 12 juin – Eden de Mia Hansen-Løve – Cinéma Excentris

Ce long métrage raconte les tribulations de deux D.J. en pleine période d’effervescence de la musique électronique française. Au menu : sexe, drogue et French Touch. Pour en savoir davantage, lisez notre critique du film sur le site du Cinéma Excentris.

Fool's_Gold

Dimanche 14 juin – Fool’s Gold Homecoming, avec A-Trak, Rome Fortune, STWO, Post Malone, Shash’U, Nick Catchdubs, High Klassified, Simahlak, Nick Luxe

Champion de plusieurs compétitions internationales de platinisme, collaborateur de Kanye West sur ses premiers albums, le D.J. et producteur montréalais A-Trak est une star. Pour l’incontournable block party de MURAL, il s’amène avec la famille Fool’s Gold, l’étiquette qu’il a lancée.

 

On a aussi hâte de bouger sur le hip-hop lourd de l’Américain Rome Fortune, qui mêle beats classiques, trap et électro.

Et on n’oublie pas le groovy Montréalais Shash’U, avec ses sonorités hip-hop, funk et électro.

Oeuvre du duo de muralistes 2alas, qui sera au festival MURAL cette année.

Oeuvre du duo de muralistes 2alas, qui sera au festival MURAL cette année.

 

Le Market – parc du Portugal

Du shopping en plein air? On dit oui! Surtout que ce marché éphémère propose aux plus stylés des bijoux, vêtements et accessoires d’une vingtaine de griffes hyper branchées. Parmi nos marques favorites : les tissus à influence ouest-africaine de Clove Clothing, les broderies naïves de De l’île, les cotons ouatés déjantés de Pony, les délicates créations de This ilk, et les hoodies avec similicuir de Casablank.

Clove Clothing

Clove Clothing

De l'île

De l’île

Pony

Pony

This ilk

This ilk

Casablank

Casablank

Site Web officiel du festival MURAL : muralfestival.com

CRITIQUE DE MAPS TO THE STARS de DAVID CRONENBERG

Texte : Véronique Bonacorsi

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« Cronenberg est de retour! », aurait-on entendu lors du lancement, à Cannes, de Maps to the Stars. Le réalisateur David Cronenberg a été, ces dernières années, la proie des critiques pour la « mollesse » de ses projets, lui dont la réputation mondiale repose d’abord sur ses films d’horreur, tels Scanners ou The Fly. Il aura fallu la fable hollywoodienne tordue de Bruce Wagner, qui a écrit la première ébauche il y a une vingtaine d’années, pour que l’on puisse percevoir de nouveau l’étincelle distinctive du cinéaste canadien.

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Sous les feux des projecteurs éphémères de Los Angeles, orbitent des personnages en mal d’attention. L’actrice Havana Segrand (Julianne Moore) veut désespérément décrocher le rôle dans le remake du film qui a propulsé sa défunte mère (Sarah Gadon) à la notoriété. Elle engage une assistante, Agatha (Mia Wasikowska), une jeune femme mystérieusement défigurée. Mais les motivations de cette dernière consistent avant tout à réintégrer le cercle familial duquel elle a été chassée : le Dr Stafford Weiss (John Cusack), un coach de vie pour célébrités, Cristina (Olivia Williams), la mère gérante de la carrière de son fils, et Benjie (Evan Bird), acteur adolescent au comportement trouble. Une quasi-tragédie grecque mettant en vedette les fantômes qui dévorent les entrailles psychologiques de nos étoiles.

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Malgré l’aspect fantastique de Maps to the Stars, le récit s’inspire de l’expérience personnelle de son scénariste, Bruce Wagner, alors qu’il était chauffeur de limousine à Hollywood (en quelque sorte le rôle campé par Robert Pattinson). On ne devrait donc pas se surprendre que les dialogues sonnent si vrai, précis, aussi absurdes semblent-ils. Un humour très noir s’y dégage, qui peut à la fois déranger et chatouiller. La combinaison de ce scénario assez extrême avec le style dangereux de Cronenberg allait de soi.

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Séduit avant tout par le drame humain au coeur de l’histoire, le réalisateur de 71 ans souhaitait rester fidèle à l’honnêteté, peut-être un peu effrayante, des mots de Wagner. C’est pourquoi Cronenberg qualifie de « docu-drame » sa dernière aventure cinématographique, et rejette l’idée de satire, qui a perdu sa signification aujourd’hui. Son but n’était pas de se moquer de l’industrie hollywoodienne. Il a demandé à la distribution de jouer de manière aussi réaliste que possible, sachant que le côté comique se manifesterait grâce à l’essence même des situations mises en scène. Les spectateurs se retrouvent ainsi récompensés par des performances brutes remarquables, particulièrement des deux actrices principales, Julianne Moore et Mia Wasikowska. Moore a d’ailleurs déjà commencé à récolter des prix pour son rôle d’actrice hantée.

Le cinéaste David Cronenberg.

Le cinéaste David Cronenberg.

Maps to the Stars réunit de récurrents collaborateurs de « l’équipe cronenbergienne », du compositeur Howard Shore à la costumière Denise Cronenberg. On ne remarque pas tant leur apport à l’oeuvre, ce qui doit vouloir dire qu’ils ont réussi à travailler à l’unisson pour que triomphe la trame narrative, avec ses âmes exhibitionnistes, à la spiritualité empruntée, obsédées par l’idée d’exister. Ce commentaire social sur l’aberration de la condition humaine, emprisonnée dans son propre nombril, résonne bien plus que les quelques scènes visuellement perturbantes du film. Préparez-vous à un bad trip glamour difficile à digérer.

Maps to the Stars, le premier film de David Cronenberg tourné, en partie, aux États-Unis, a valu une nomination à la Palme d’Or à son réalisateur. Le film est disponible en DVD depuis le 21 avril 2015.