Archives de la catégorie ‘Cinéma’

CRITIQUE DU FILM ROBERT DOISNEAU, LE RÉVOLTÉ DU MERVEILLEUX, DE CLÉMENTINE DEROUDILLE

Texte : Catherine Gignac

Le Baiser de l’hôtel de ville, de Robert Doisneau (1950).

Une femme. Un homme qui la serre contre lui, amoureux. Un baiser. Et des gens indifférents et pressés au beau milieu de Paris. Ce cliché en noir et blanc a fait le tour du monde. Il est aussi celui qui m’a fait connaître le grand photographe français Robert Doisneau. Tout de suite, j’en suis tombée amoureuse. Doisneau, un nom qui rappelle les oiseaux,  un nom discret. Doisneau qui s’immisce dans la foule et se pose, photographie les gens dans leur quotidien, capture des moments de tendresse et d’amitié. Doisneau qui immortalise la vie urbaine dans toute sa beauté et sa laideur. Rendre le quotidien poétique, c’est ce qu’aura réussi ce grand artiste au cours de sa carrière.

Clémentine Deroudille, la petite-fille de Robert Doisneau, porte à l’écran la vie de celui qui est rapidement devenu l’un des plus célèbres photographes au monde. Dans son film Robert Doisneau, le révolté du merveilleux, elle dresse un portrait juste et émouvant de son grand-père. Clémentine Deroudille est la réalisatrice, mais aussi la scénariste et la narratrice du documentaire.  À travers des archives inédites, elle nous fait revivre la vie familiale et professionnelle de l’artiste.  Elle raconte comment ce dernier porte malgré lui, grâce à ses photographies, l’essence même d’une époque. « Partout où il peut rencontrer du monde, ça donne des photos », nous dit-elle.

Robert Doisneau à New York en 1960.

Dans ce documentaire, celui qui n’a fait que photographier des gens toute sa vie et qui s’est toujours posé en observateur se retrouve sous les projecteurs.  On s’intéresse à la personnalité de Doisneau, à son intimité, ses amitiés, sa jeunesse, ses motivations profondes.  On revisite son œuvre, sa vie, de sa naissance en 1912 à sa mort en 1997. On s’immisce dans son environnement, on fait la connaissance de ses amis proches. Ses amis, c’était le poète Jacques Prévert, l’écrivain Daniel Pennac, la photographe Sabine Weiss, pour ne nommer que ceux-là.

90 ans de Baba, Chatillon-sous-Bagneux février 1980, de Robert Doisneau.

Clémentine Deroudille livre une narration juste et pertinente, poétique même, qui rend justice à l’œuvre de son grand-père. Elle la parsème de réflexions sur l’art et sur la vie. La photographie y est d’ailleurs décrite comme une lutte perdue d’avance avec le temps qui file. C’est un art qui flirte avec la mort, puisque l’œuvre photographique appartient au passé dès l’instant où elle naît.

Argenteuil Cité champagne 1984, de Robert Doisneau.

La vie de Doisneau est une inspiration pour tous ceux qui ont des rêves. Alors qu’il s’est fait licencier des Industries Renault où il exerçait le métier de photographe, il a lancé sa carrière de manière indépendante, et c’est à ce moment qu’il a créé ses plus belles œuvres et qu’il s’est fait connaître.  Selon Doisneau, pour exercer le métier de photographe, il faut être curieux, désobéissant et avoir une patience de pêcheur à la ligne.

New York mars 1966, de Robert Doisneau.

Aux curieux, aux désobéissants, aux rêveurs, je recommande ce film. Peut-être vous reconnaîtrez-vous dans cette célèbre réplique du photographe : « Dans le fond, j’essaie peut-être de faire ma photo pour ne pas mourir. »

Robert Doisneau, le révolté du merveilleux, de Clémentine Deroudille, sort en salles au Québec le 19 mai 2017.

Site Web officiel du film : funfilm.ca/fr/films/robertdoisneau

Site Web officiel du photographe Robert Doisneau : www.robert-doisneau.com

ROBERT DOISNEAU, LE RÉVOLTÉ DU MERVEILLEUX- la bande-annonce (en salle le 19 mai) from Funfilmdistribution on Vimeo.

CRITIQUE DE JUSTE LA FIN DU MONDE, DE XAVIER DOLAN

Texte : Véronique Bonacorsi
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Rien ne se compare aux douleurs que nous cause la famille. Dans ce qu’il déclare être son « plus beau film », le célébré cinéaste québécois Xavier Dolan explore avec Juste la fin du monde les ravages d’un huis clos familial dont les êtres ne parviennent pas à communiquer.

Le temps d’un après-midi, Louis (Gaspard Ulliel), un dramaturge accompli, retourne voir sa famille, avec laquelle il n’a pas eu de contact en 12 ans. Appréhensions, fébrilité, doutes et tensions accueillent le jeune auteur, qui doit annoncer à sa mère (Nathalie Baye), sa sœur cadette qu’il connaît à peine, Suzanne (Léa Seydoux), son frère colérique, Antoine (Vincent Cassel), et sa belle-sœur qu’il n’a jamais vue, Catherine (Marion Cotillard), que la maladie l’emportera bientôt hors de ce monde.

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Adapter pour le cinéma la pièce dramatique Juste la fin du monde, écrite par Jean-Luc Lagarce, n’est pas immédiatement venu à l’esprit de Xavier Dolan lorsque son amie et régulière collaboratrice Anne Dorval la lui a fait découvrir au début de la décennie. Ce n’est que quelques années plus tard, après le succès de Mommy, que ce texte exempt de didascalies et rempli de costauds monologues allait devenir la prochaine aventure du réalisateur-scénariste-monteur-acteur.

Comme J’ai tué ma mère et Mommy, le petit dernier de Dolan traite des relations familiales conflictuelles. Mais contrairement à ses prédécesseurs, Juste la fin du monde manque quelque peu la cible dans la livraison de son message par l’inclinaison de son réalisateur à vouloir trop en faire. Les gros plans – quoique les images d’André Turpin sont magnifiques – et l’omniprésence de la musique  –  l’œuvre de Gabriel Yared, le même compositeur que pour Tom à la ferme  – tendent à enterrer l’émotion plutôt qu’à l’exacerber. Déjà que les dialogues sont très verbeux, la conjugaison de leur hyperthéâtralité et des procédés cinématographiques crée un certain chaos pour le spectateur non averti.

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Cependant, il faut concéder que ce spectacle exigeant auquel se retrouve confronté le public correspond très justement au climat de tension dans lequel baignent les protagonistes. Heureusement, leurs interprètes démontrent une maîtrise exemplaire de leur jeu. La violence d’Antoine, joué par Vincent Cassel, autant externe qu’interne, trouble. Dans le rôle principal, Gaspard Ulliel a plus à écouter qu’à dire, mais ses regards sobrement remplis de tristesse transpercent l’écran. Et Nathalie Baye nous offre une véritable transformation en mère à la clairvoyance bouleversante, derrière des allures extravagantes.

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Le film ne se traduit donc pas exactement en une expérience agréable au premier abord. Les amoureux de théâtre, ou encore d’anthropologie, apprécieront le travail d’analyse de la gestuelle pour comprendre l’essence de l’œuvre. Mais un constat s’impose à tous : même un auteur, un maître des mots, souffre de cette difficulté de l’humain à communiquer les choses qui lui font mal, les choses les plus vraies.

Projeté en première fois au Festival de Cannes l’an dernier, Juste la fin du monde s’y est vu remettre le Grand Prix, ainsi que le Prix du jury œcuménique. Le 24 février dernier, le long métrage a remporté trois statuettes aux César, en France, soit meilleur réalisateur, meilleur acteur (Gaspard Ulliel) et meilleur montage (Xavier Dolan).

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Juste la fin du monde, de Xavier Dolan, est disponible en DVD au Québec depuis le 7 février 2017. Une œuvre marquante dans la production québécoise 2016, le film est à nouveau présenté en salle aux Rendez-vous du cinéma québécois (RVCQ), qui ont lieu du 22 février au 4 mars à Montréal.

Pour toutes les infos sur les RVCQ : rvcq.quebeccinema.ca

Site Web officiel du film : fr.justelafindumonde.com

 

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CRITIQUE DE LA LA LAND, DE DAMIEN CHAZELLE

Texte : Véronique Bonacorsi

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Un garçon et une fille tombent amoureux. Quoi de plus banal? L’histoire éternelle se transforme en une œuvre majestueuse et ambitieuse pour la dernière sortie cinématographique du scénariste et réalisateur émergent Damien Chazelle (Whiplash). Véritable chanson d’amour aux arts, La La Land, Pour l’amour d’Hollywood en français au Québec, offre une relation des temps modernes dans une réinvention irrésistible des comédies musicales de l’âge d’or hollywoodien.

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Los Angeles d’aujourd’hui, la cité des étoiles à en devenir. Mia (Emma Stone), une barista qui aspire à devenir actrice, est découragée par sa ribambelle d’auditions vaines. Son chemin croise sans cesse celui de Sebastian (Ryan Gosling), un pianiste de jazz entêté qui tient voracement aux glorieuses années d’une musique oubliée. Dans un monde de dures déceptions et d’obligations, la rencontre de ces réticents amoureux viendra lancer leurs passions respectives dans des firmaments insoupçonnés.

Pour incarner en chanson et en danse ce couple aux ambitions plus grandes que nature, il fallait trouver une paire d’acteurs à la Fred Astaire et Ginger Rogers. La chimie effervescente de Emma Stone et Ryan Gosling – qui se retrouvent en tandem à l’écran pour la troisième fois – combinée à leur talent musical faisaient de ce duo un choix rêvé pour le cinéaste Damien Chazelle. Pour La La Land, les deux ont dû se soumettre à un entraînement intense de trois mois de leçons de chant et de différents types de danse. Gosling a aussi appris à jouer du piano, avec une aise qui a rendu jaloux le musicien de R&B John Legend, qui campe son premier rôle au cinéma. Leurs efforts ont clairement porté fruit, comme en témoignent les plans-séquences des numéros musicaux du film, prouvant que les vedettes n’ont fait appel à aucune doublure lors de ces scènes charnières.

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Le projet de Chazelle, qui n’en est étonnamment qu’à son deuxième long métrage, requérait de plus un univers sonore précis, évoquant toute une gamme d’émotions, passant de l’allégresse à la mélancolie. Ami du scénariste et réalisateur depuis leurs années à Harvard, Justin Hurwitz – qui a collaboré à Whiplash – a composé une trame sonore à la fois accrocheuse et bouleversante. Les mélodies, fondamentalement jazz, s’apparentent beaucoup à celles de Les Parapluies de Cherbourg, du réalisateur français Jacques Demy, une idole de Chazelle et Hurwitz. Avec les paroles sensibles de Benj Pasek et Justin Paul, le spectateur a droit à une œuvre de la trempe des intemporels de Disney.

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Visuellement, La La Land propose un festin coloré et en accord avec le glamour du old Hollywood. Il a même été tourné en CinemaScope! Les costumes sophistiqués de Mary Zophres (True Grit) évoquent les succès des années 1930-1950, les chorégraphies fluides de Mandy Moore (So You Think You Can Dance) s’allient parfaitement aux mouvements de la caméra, et la direction photo de Linus Sandgren capture impeccablement une ville mythique assez surréelle.

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Après six ans de préparation, Damien Chazelle réussit son but, c’est-à-dire créer une œuvre totalement originale, qui rend hommage aux grands classiques comme Singin’ in the Rain. Grâce à une histoire ancrée dans des paramètres très actuels, les manifestations de chant et de danse créent une atmosphère particulière, semblable au réalisme magique en littérature. La La Land, comme ses personnages, suit ses propres règles. Ainsi, le film laisse les spectateurs sur une note inspirante : osez aller au rythme de votre propre mélodie.

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Depuis sa première mondiale au Festival international du film de Venise en août dernier, La La Land s’est mérité plusieurs distinctions. À la 74e soirée des Golden Globes, le 8 janvier dernier, le long métrage a remporté les sept prix pour lesquels il était nommé : meilleur film (comédie ou musical), meilleure réalisation (Damien Chazelle), meilleure actrice (comédie ou musical) (Emma Stone), meilleur acteur (comédie ou musical) (Ryan Gosling), meilleur scénario (Damien Chazelle), meilleure chanson originale (City of Stars, de Justin Hurwitz) et meilleure musique originale (Justin Hurwitz).

La La Land, Pour l’amour d’Hollywood en français, est à l’affiche au Québec depuis le 25 décembre 2016.

Site Web officiel du film : www.lalaland.movie

Texte : Audrwey A.

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Du mannequinat au cinéma, en passant par la case météo dans l’émission Le Grand Journal de Canal +, Charlotte Le Bon a su laisser son « empreinte » sur le petit et le grand écran en côtoyant de grands personnages. Elle a eu notamment l’occasion de « travailler » au côté d’Astérix devant la caméra de Laurent Tirard, se faire habiller par le Yves Saint Laurent de Jalil Lespert et prêter sa voix à Joie dans Vice-Versa.

Depuis le mois de septembre et jusqu’au 10 novembre prochain, c’est dans le troisième arrondissement parisien qu’on la retrouve à la Galerie Cinéma, pour sa première exposition intitulée One Bedroom Hotel on the Moon.

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À travers ses créations pleines d’humour, elle invite le public à venir découvrir son univers éclectique et poétique, où ses illustrations prennent vie sous les traits d’H.H. l’homme à la tête de cœur, de petites crottes devant lesquelles on ne peut s’empêcher de sourire, de peaux de banane, d’un monstre poilu et de petits mots « pour dire simplement de grandes choses ».

Après Charlotte Le Bon actrice et Charlotte Le Bon illustratrice, le public peut également faire connaissance, dans la salle de projection de la galerie, avec Charlotte Le Bon réalisatrice grâce à la bande-annonce de son court métrage Modern Monster tourné durant l’été 2015.

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L’exposition One Bedroom Hotel on the Moon de Charlotte Le Bon est présentée jusqu’au 10 novembre 2016 à la Galerie Cinéma.

Site Web officiel de la galerie : galerie-cinema.com

Site Web officiel de Charlotte Le Bon : www.lebonlebon.com

CRITIQUE DE LE CHANTIER DES POSSIBLES DE ÈVE LAMONT

Texte : Véronique Bonacorsi

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Qu’il s’agisse d’agriculture alternative ou de l’esclavage de l’industrie du sexe, le cinéma engagé d’Ève Lamont se soucie des réalités sociales oppressantes. Dans son dernier film, Le Chantier des possibles, la cinéaste présente une inspirante histoire de solidarité, celle des citoyens d’un quartier dont l’identité est menacée par la gentrification.

La réalisatrice Ève Lamont. Photo : Jacques Nadeau.

La réalisatrice Ève Lamont. Photo : Jacques Nadeau.

Depuis qu’Ève Lamont connaît Pointe-Saint-Charles, elle a toujours été impressionnée par une caractéristique intrinsèque au quartier montréalais : l’engagement de ses résidants. Ce secteur du sud-ouest, surnommé affectueusement « La Pointe », a connu plusieurs épisodes de mobilisation citoyenne. Lorsque l’Opération populaire d’aménagement est née en 2004, visant à lutter pour des outils et des aménagements mieux adaptés à sa clientèle, la nécessité de documenter ces histoires d’un peuple souvent démuni, mais fier, s’est imposée. Pendant 10 ans, jusqu’en juin de cette année, la réalisatrice et camérawoman s’est immiscée dans la communauté de Pointe-Saint-Charles, captant ses incessants combats.

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Avec la multiplication des projets immobiliers hors de prix et l’explosion du coût de la vie, l’embourgeoisement apparemment inévitable de La Pointe menace le bien-être de ses habitants. Mais ces derniers, aux racines ouvrières et au prompt militantisme, se tiennent debout, encore et toujours. Le Chantier des possibles retrace les pas de la tradition communautaire de Pointe-Saint-Charles, suivant particulièrement deux projets : la Cité des bâtisseurs, une résidence communautaire pour aînés, ainsi que le plan du Collectif 7 à nous pour transformer le Bâtiment 7, un ancien édifice du CN, en un lieu multifonctionnel pour et par les citoyens. Derrière les murs des condos qui se dressent et le patrimoine qui risque de s’écrouler, se manifeste une courageuse humanité.

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Le film d’Ève Lamont, qui a aussi exercé les rôles de scénariste et de directrice photo, présente un regard personnel qui devient celui du spectateur. Le combat de Pointe-Saint-Charles devient notre combat. Telles des diapositives, le côté historique du documentaire défile clairement à un rythme précis et régulier, qui pourrait lui valoir une place en musée.

Ce sont les protagonistes de Le Chantier des possibles qui laissent la plus forte impression. À contre-courant des tendances urbaines déconnectées de la réalité, confrontés à des obstacles administratifs, à la défense des gens sans ressources, ils font constamment preuve d’entraide et de détermination à préserver leur village et leurs valeurs. Une belle leçon d’engagement pour le bien commun.

Le Chantier des possibles est à l’affiche à la Cinémathèque québécoise, à Montréal, depuis le 18 octobre 2016.

Pour être informé des prochaines projections du documentaire de la cinéaste Ève Lamont, consultez la page Facebook officielle du film : www.facebook.com/chantierdespossibles

Le chantier des possibles / Bande-annonce from Rapide Blanc on Vimeo.

CRITIQUE DE HISTOIRE HIPPIE (STONE STORY) DE JEAN-ANDRÉ FOURESTIÉ

Texte : Véronique Bonacorsi
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Le terme « hippie » dans l’imaginaire collectif est teinté de clichés parfois peu reluisants. Danse psychédélique, consommation allègre de marijuana, préférences de pilosité douteuses… Mais derrière le nuage de fumée et les notes de rock, ce mouvement s’impose d’abord et avant tout comme une contre-culture désirant mettre fin aux injustices sociales. Le film Histoire hippie relate le parcours d’un de ces fervents rebelles.

Bordelais d’origine, nouvellement arrivé à Montréal, l’aspirant cinéaste Jean-André Fourestié se met à la recherche d’un logement en ville. Il tombe alors sur une annonce d’une colocation si peu chère qu’elle le laisse perplexe. En se rendant au vétuste immeuble du Mile-End, Fourestié rencontre Martin Stone, un homme de l’âge de son père, mais qui pose un regard très différent, libéré, sur le monde.

Au cours de leur colocation – partagée avec trois autres personnes –, Martin raconte son vécu, fascinant et particulier, au documentariste. En admiration devant un homme qui a tenu à poursuivre ses idéaux devant l’adversité, Fourestié propose de transposer ce récit dans un film. Une idée rejetée au départ par Martin. Puis, ce dernier voit dans ce documentaire le potentiel d’appliquer son mantra – paix, amour et ondes positives – à plus grande échelle et de peut-être changer pour le mieux la vie des spectateurs.

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Histoire hippie, c’est donc en premier lieu l’histoire d’un hippie, Martin Stone, un sympathique homme d’âge mur qui vit dans la marginalité. Dans son grand et vieil appartement montréalais, Martin a su réunir une grande famille éclatée, toujours changeante, composée autant de voyageurs, d’étudiants, d’immigrants, des anglophones et des francophones, qui y restent quelques mois ou plusieurs années. Afin de subvenir à ses besoins monétaires que lui impose la société conventionnelle, Martin travaille à temps partiel comme gardien de sécurité et aussi comme acteur. Entre les scènes de jasette sur le balcon et les séances de jams où tous les styles sont permis, Martin témoigne de ses choix de vie. Des choix dans l’optique de créer un monde meilleur, et pourtant qui lui ont coûté sur le plan familial. Documentaire choral, le film rencontre aussi les deux filles du principal protagoniste, Deborah et Jacqueline, l’ex-conjointe de Martin, Suzanne, ainsi que le deuxième mari de celle-ci, Alan Katz.

Tel un membre invisible de la famille élargie de Martin Stone, la caméra s’intègre parfaitement aux scènes du quotidien des personnages. Il faut dire que ce quatrième film documentaire, premier en format long métrage pour le réalisateur-scénariste-monteur, a été tourné sur trois ans, ce qui a permis cette intimité. La mosaïque d’exposés, sur les notions personnelles de la liberté et des moyens pour y parvenir, se déroule au rythme d’une trame sonore omniprésente, mais non envahissante. Composée par Freeworm (né Vincent Letellier), la musique aux influences tant jazz qu’électro suggère l’introspection dans laquelle le documentaire plonge ses sujets.

Plus qu’un récit individuel, Histoire hippie évoque un drame familial, voire humain dans son sens le plus global. Alors que son chemin « anti-establishment » connaît son paroxysme lorsqu’il rejoint, en 1966, la Hog Farm, la plus importante communauté hippie nord-américaine, Martin délaisse son mariage et son emploi dans une agence de publicité à New York. Il réussit toutefois à convaincre la mère de ses deux filles d’amener ces dernières avec lui, quelques mois par année, et ce, pendant six ans. Une décision qui a laissé des marques pour Deborah et Jacquie, qui, aujourd’hui, avec le recul, réalisent que leur enfance leur a en quelque sorte été soutirée. Vivant dans une communauté d’adultes, sans réel cadre ni discipline, elles ont bien entendu connu des moments magiques, mais elles ressentaient surtout le besoin d’être normales, dans une famille normale. Comment donc prétendre sauver le monde lorsqu’on ne peut pas prendre soin de son monde?

Le film ne porte aucun jugement sur les vies que mènent Martin Stone ou sa famille, ne « démonise »personne. Il présente des individus aux destins entrecroisés, qui tentent de se forger une place dans un monde qui ne concorde pas nécessairement aux valeurs de tous. Avec honnêteté, et aussi avec humour, les Stone partagent avec nous des réminiscences assez objectives et parfois douloureuses, de même que les échos du passé dans leur réalité présente. Un portrait humain touchant, à voir, qui fait réfléchir sur nos propres choix qui ont construit nos chemins de vie respectifs.

Le film Histoire hippie de Jean-André Fourestié est en salles au Québec depuis le 26 août 2015.

Page Facebook officielle du film : www.facebook.com/HistoirehippieStoneStory

Texte : Karine Tessier

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Du 3 au 10 août, se tient à Montréal la 26e édition du festival Présence autochtone, le plus important événement du genre dans la province. L’an dernier, les différentes activités ont attiré 150 000 spectateurs en salles et sur les sites extérieurs. Encore cet été, les fidèles et les curieux peuvent découvrir le talent de 150 créateurs d’ici et d’ailleurs : cinéastes, musiciens, artistes visuels, écrivains. Fragments Urbains vous partage ses coups de cœur de la programmation.

La sélection de courts et longs métrages de Présence autochtone recèle de petits bijoux. Un mois avant le début de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, lancée par le gouvernement libéral de Justin Trudeau, il faut voir le documentaire Our Sisters in Spirit, le 9 août. Le jeune réalisateur Nick Printup tente d’y expliquer ce fléau, lui qui a des liens amicaux ou familiaux avec neuf de ces femmes.

Vous préférez la fiction? Chasing the Light, de Blackhorse Lowe, est toute une expérience! On y suit les péripéties d’un scénariste dépressif, suite à sa rupture amoureuse. Un film qui brouille les frontières entre drame et comédie, entre documentaire et expérimentation, projeté le 6 août.

À noter également, deux présentations gratuites, le 9 août : Mana Wairoa Maori Pacifica, un programme de courts qui dépeignent la réalité des autochtones du Sud-Pacifique. Et Le Dep, de Sonia Bonspille-Boileau, un suspense qui a beaucoup fait parler dans la dernière année, à voir en plein air.

Le Dep (Version française) from Le Dep de S. Bonspille Boileau on Vimeo.

L’exposition Classic Rock de Riel Benn est un arrêt obligé sur votre parcours à Présence autochtone. On craque complètement pour ces pochettes de disques rock réinterprétées, pour les relier à la cause amérindienne. Vous n’avez aucune raison de la rater, puisqu’elle est présentée en deux volets. D’abord, à l’Espace Ashukan pour la série complète d’œuvres originales, jusqu’au 20 septembre. Puis, sur la rue Sainte-Catherine, en reproductions grands formats, jusqu’au 7 août.

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Que vous aimiez vous trémousser sur des rythmes pop, rock, folk, reggae ou électro, il y a un concert pour vous, du 4 au 7 août, à la Place des Festivals. Ce grand lieu de rassemblement a été métamorphosé pour la durée du festival. La scénographie, signée Michel Marsolais, est à couper le souffle : tipis et maison longue illuminés, cervidés dans les fontaines, et projections murales de Caroline Monnet et Michel Poulin.

Vous y trouverez également de la bouffe de rue autochtone, qui ravira le palais des nombreux foodies montréalais. À l’ardoise : pulled bison au poivre rouge et thé du Labrador et hot-dog de wapiti et fleur d’ail! À moins que vous vouliez goûter la sopa de piedra, la « soupe de roches », un plat traditionnel de la région d’Oaxaca, au Mexique, mitonné par le chef César Gachupin De Dios. Pourquoi « soupe aux roches »? Parce que ce plat de poisson est cuit sur des pierres chauffées à vif!

Pour toutes les informations : www.presenceautochtone.ca

CRITIQUE DE WEDDING DOLL (HATUNA MENIYAR) DE NITZAN GILADY

Texte : Véronique Bonacorsi

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Peut-on s’épanouir même si on ne saisit pas totalement la réalité qui nous entoure? Wedding Doll, du réalisateur et scénariste israélien Nitzan Gilady, met en scène un personnage original qui cherche à relever ce défi. Une touchante histoire de désir de liberté d’une beauté sous-estimée.

Hagit (Moran Rosenblatt) est une jeune femme, mi-vingtaine, atteinte d’une légère déficience intellectuelle. Dans une ville isolée du désert du Néguev, en Israël, elle travaille pour un petit producteur de papier de toilette, duquel elle utilise les retailles pour créer des mini poupées de mariées. La jeune femme espère d’ailleurs épouser un jour le garçon avec qui elle vit une amourette secrète : Omri (Roy Assaf), le fils du propriétaire de l’usine, Aryeh (Aryeh Cherner). Cette obsession du mariage et les aspirations de devenir dessinatrice de mode de Hagit inquiètent Sara (Assi Levy), sa mère dévouée et très protectrice. La fermeture imminente de l’usine de papier de toilette vient chambouler le quotidien relativement confortable des protagonistes et précipiter le déclin des ambitions romantiques de Hagit.

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La force de Wedding Doll repose surtout en son duo mère-fille. Gilady a su obtenir de ses actrices principales d’excellentes interprétations, tout à fait naturelles. Tandis que Rosenblatt joue avec précision les excentricités enfantines causées, en partie, par la condition de son personnage, Levy sait habilement rendre le tiraillement intérieur de la mère qui se retrouve à s’occuper seule de sa fille, devant du même coup délaisser trop souvent ses obligations professionnelles et mettre de côté ses désirs égoïstes de femme célibataire. L’une vit dans une bulle merveilleuse, dont les murs sont tapissés de découpages de revues de mariées et de robes. L’autre n’est que trop bien consciente des dangers de la réalité et en paie le prix, dont des relations familiales effritées. Mais malgré leurs différentes perceptions du monde, l’amour entre les deux femmes est indéniable et constitue le cœur du film.

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Il s’agit ici d’un impressionnant premier long métrage fictif pour Nitzan Gilady, un réalisateur de documentaires et ancien aspirant acteur. Il profite de son expérience comme documentariste pour ancrer son histoire, celle du complexe passage à l’âge adulte, dans des bases bien réelles. En fait, sa fiction s’inspire beaucoup de la relation entre son père et son frère. Ce dernier, qui rêvait de mariage comme Hagit, souffre de choc post-traumatique de la guerre au Liban, un trouble qui lui a causé que des peines amoureuses lorsque révélé à ses copines.

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L’autre graine d’idée pour Wedding Doll : la robe de papier de toilette, dépeinte sur l’affiche du film et portée à l’écran grâce au talent de la costumière Keren Eyal Melamed. Pendant une décennie, Gilady a gardé une photographie de femmes israéliennes portant cette robe, déambulant dans la rue dans le cadre d’une performance théâtrale, à la recherche d’un époux. Une image marquante, clé dans la création de Hagit, à qui le cinéaste a insufflé sa propre tendance artistique.

Ce genre de visuel fantaisiste, qui rend la protagoniste si charmante, contraste avec le vide du désert du Moyen-Orient. De la cinématographie, de Roi Rot, se dégage le symbolisme du personnage : devant l’horizon lointain et hostile, Hagit retrouve toujours la beauté et la lumière dont elle a besoin pour se réaliser, pour accomplir son but d’indépendance, un but auquel elle croit dur comme fer.

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Certes, ce rêve se base sur une construction préconçue, culturellement inculquée du mariage comme l’aboutissement d’une vie. Et même si le dénouement de cette quête surprend quelque peu par un changement de ton assez brutal, le spectateur de Wedding Doll ressort de son expérience contaminé par le naïf optimisme de Hagit.
Lauréat de plusieurs prix et distinctions depuis sa première au Festival international du film de Jérusalem, Wedding Doll a pris l’affiche au Québec le 3 juin dernier, en version originale en hébreu, avec sous-titres français ou anglais.

Site Web officiel du film : weddingdollthemovie.com

CRITIQUE DE FLOWER GIRL DE MICHELLE BELLO

Texte : Karine Tessier

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La fleuriste Kemi (Damilola Adegbite) n’en peut plus d’attendre que son petit ami avocat Umar (Chris Attoh) lui demande sa main. Mais voilà, le jeune homme, préoccupé par sa prochaine promotion, ne partage pas les visées romantiques de sa copine. Après une querelle, Kemi fait la connaissance d’un séduisant acteur de cinéma, Tunde (Blossom Chukwujekwu), qui propose de l’aider à reconquérir Umar.

La cinéaste Michelle Bello a rédigé le premier jet du scénario de Flower Girl alors qu’elle étudiait à la maîtrise en communication dans une université américaine. Grande fan de comédies romantiques hollywoodiennes, elle décide d’adapter le genre pour rejoindre les jeunes couples de la classe moyenne de Lagos. Elle confie ensuite son texte à son frère Jigi, qui signera la version finale, sortie dans les salles nigérianes en 2013.

Peuplé de personnages colorés, dont la délicieuse Stella (Bikiya Graham-Douglas), le film a connu un beau succès sur grand écran au Nigéria, là où beaucoup d’œuvres connaissent une courte sortie dans les cinémas, avant d’être lancées en DVD. Il a aussi remporté trois prix aux Nolly Awards 2014, l’équivalent des oscars dans ce pays d’Afrique de l’Ouest.

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Le second long métrage de Michelle Bello, certes, n’impressionne pas par ses prouesses techniques. On y remarque même quelques faux pas en ce qui a trait au montage ou à la bande son. Mais tout amateur de rom coms américaines y trouvera son compte. En effet, l’œuvre emprunte allègrement aux codes hollywoodiens du genre : du potinage entre copines, une héroïne qui subit une métamorphose beauté, des parents qui s’investissent un peu trop dans la vie amoureuse de leurs enfants, des quiproquos à profusion, des secrets mis au jour…

Ajoutons à cela des personnages au look d’enfer, des scènes de fête glamour, des images superbes de Lagos et des stars charismatiques. Ce serait bien dommage de bouder son plaisir devant ce conte de fée moderne.

Le film Flower Girl de Michelle Bello a été présenté au Festival international de cinéma Vues d’Afrique de Montréal dans le cadre d’un partenariat avec la NollywoodWeek de Paris.

Site Web officiel du film : flowergirlthemovie.com

Site Web officiel du Festival international de cinéma Vues d’Afrique : www.vuesdafrique.com

Site Web officiel de la NollywoodWeek de Paris, qui aura lieu du 2 au 5 juin prochains : www.nollywoodweek.com

CRITIQUE DE ITAL EL LAYL (THE NARROW FRAME OF MIDNIGHT) DE TALA HADID

Texte : Karine Tessier

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Des êtres qui cherchent, qui se cherchent. D’abord, un homme (Khalid Abdalla) qui suit la trace de son frère disparu au Maroc, en Turquie, puis en Irak. Et aussi, une fillette orpheline (Fadwa Boujouane) qui multiplie les tentatives pour s’affranchir d’un couple, qui planifie la vendre pour faire un gros coup d’argent (Hocine Choulri et Majdouline Idrissi).

Toute la distribution brille dans Itar el layl, scénarisé et réalisé par Tala Hadid, proposant une interprétation sensible, subtile, où les regards et les petits gestes sont d’une importance cruciale. Fadwa Boujouane, qui n’avait que sept ans au moment du tournage et pour qui c’est le premier film, y est bouleversante.

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Dans cette coproduction Maroc-Royaume-Uni-France, sortie en 2014, beaucoup de silences, infiniment plus évocateurs que les mots, qui n’arriveraient pas à dire tous les secrets gardés enfouis par les protagonistes et à expliquer toutes leurs blessures, dont certaines qui ne nous seront jamais racontées. On capte des bribes de souvenirs, de rêves. On recolle les morceaux de ces personnages brisés, mais résilients.

Ce premier long métrage de fiction de Tala Hadid, également photographe, est empreint de poésie. Les personnages y sont baignés d’une lumière dorée. Quant à la direction photo, elle sublime cette fable cruelle. Une vue d’une grande beauté, qui nous apprend qu’il est parfois essentiel de se perdre pour ensuite trouver le chemin qui nous ramènera à la maison. À voir absolument.

Présenté dans le cadre du Festival international de cinéma Vues d’Afrique à Montréal, Ital el layl est reparti avec une mention spéciale du jury, bien méritée.

Site Web officiel du film : www.thenarrowframeofmidnight.com

Site Web officiel du Festival international de cinéma Vues d’Afrique : www.vuesdafrique.com