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ENTREVUE AVEC LA PERFORMEUSE CLAUDINE ROBILLARD

Texte : Karine Tessier

« Confiez-nous un projet inachevé qui vous hante. Nous vous en délivrerons. » Cette phrase, pleine de promesses, on peut la lire dans les documents promotionnels du spectacle Non Finito, qui sera présenté du 18 au 29 avril prochains, au Théâtre Aux Écuries de Montréal.

On a tous des travaux ou des rêves restés en chantier. L’artiste Claudine Robillard ne fait pas exception. Désireuse de partager son expérience personnelle avec les gens, elle a transformé sa quête en enquête. Après quelques années de laboratoire, elle montera sur les planches pour nous livrer le bilan de ses recherches. Une réflexion qui allie théâtre, performance et sociologie, dont elle assure la codirection avec sa complice Anne-Marie Guilmaine.

Nous avons rencontré Claudine Robillard quelques jours avant la première de Non Finito, un essai sur l’inachèvement, quelque part entre l’art et la vie.

On sait bien peu de choses sur Non Finito. En effet, sur les affiches et dans les textes qui font la promotion de la pièce, des dizaines de questions sont posées et restent sans réponse. C’est plutôt inhabituel, comme stratégie publicitaire!

Je vous avoue qu’on a eu beaucoup de discussions avec l’équipe des communications à ce sujet. On nous disait : « Si vous voulez des gens dans la salle, on doit leur dire quelque chose! » Moi et Anne-Marie, on tenait à l’économie de détails. On pense que l’expérience du spectacle va de pair avec la découverte.

Non Finito n’est pas un show spectaculaire. Les choses qui émergeront sur la scène auront une valeur et une beauté que si elles sont découvertes ici et maintenant.

Dans la pièce autant que dans les outils qui en font la promotion, plusieurs questions sont posées. Laquelle a été la genèse du projet?

Quoi faire des projets inachevés qui nous hantent, mais qu’on ne peut réaliser? J’ai vécu un questionnement très fort il y a quelques années, au point de faire naître une douleur. C’était insupportable.

Maintenant, est-ce que la scène peut nous aider à concrétiser ces projets, pour nous en libérer? Évidemment, nous ne sommes pas dupes au point de croire que le théâtre peut tout régler, guérir ceux qui se sentent tenaillés par ces projets inachevés! Mais un spectacle peut bel et bien avoir un impact dans le réel. Dans l’art et la poésie, il peut parfois y avoir un potentiel de guérison. Peut-être que, par le fantasme, le jeu de rôle, on peut se libérer des projets qui nous hantent.

La création de Non Finito s’est faite sur plusieurs années, notamment lors de plusieurs résidences.

Oui. On a eu la chance d’être trois semaines en résidence au Théâtre Aux Écuries, échelonnées sur un an. Aussi, on a fait d’autres courtes résidences dans les Maisons de la culture.

C’est la première fois qu’on créait comme ça. Après chaque résidence, on présentait un laboratoire. Ça a beaucoup nourri le processus. On a dû ouvrir les portes de la création pour présenter chaque fois quelque chose, discuter avec le public, puis nous réajuster.

L’œuvre a beaucoup bougé depuis le début! Aucun de nos laboratoires ne ressemble à la forme finale de Non Finito! Par contre, nous ne sommes pas reparties de zéro chaque fois. On reconnaît certains éléments.

Vous avez fondé votre propre compagnie de création interdisciplinaire, Système Kangourou, en 2006 avec Anne-Marie Guilmaine et Jonathan Nadeau. Pourquoi avoir préféré cette démarche, plutôt que de joindre les rangs d’un groupe déjà établi?

Si on se reporte en 2006, on sortait de l’Université du Québec à Montréal, où nous avons fait notre baccalauréat et notre maîtrise. Anne-Marie et moi, on avait chacune notre démarche. Mais on se rejoignait dans une forme très ancrée dans le réel, dans l’action, une forme non linéaire. À l’époque, le terme « théâtre performatif » n’était pas très utilisé. On ne se reconnaissait pas dans d’autres démarches québécoises. Pour nous, ça allait de soi de fonder Système Kangourou.

Comment votre dernière création, Non Finito, est-elle ancrée dans le réel?

Le spectacle parle de mes projets inachevés, mais n’est pas pour autant narcissique. On a envie de poser des questions aux spectateurs pour qu’eux aussi se sentent concernés, pour que l’intime côtoie le collectif.

Nous sommes à l’ère du spectaculaire. Et, parfois, je trouve que ça va à l’encontre des questions de fond. On a envie de ramener ces interrogations, d’aborder une œuvre autrement qu’en mettant l’accent sur les vedettes qui se retrouvent sur scène.

La réalité a un potentiel poétique tellement fort! Nul besoin de se tourner vers la fiction. Il suffit d’entraîner notre œil à la poésie qui nous entoure. Bien sûr, un travail artistique est nécessaire pour la mise en forme, pour qu’un sens émerge. Mais le matériel de base est réel.

Photo : Anne-Marie Guilmaine.

À quelle réaction vous vous attendez de la part du public?

C’est drôle, c’est la première fois que je me pose la question sous cette forme. C’est sûr que le public repartira en se questionnant : est-ce que j’ai des projets inachevés? Est-ce que ça me hante? Qu’est-ce qui me retient de les finir ou pas?

Au-delà de ça, j’espère que les gens auront vécu un moment de rencontre, de partage, auront le sentiment d’avoir participé à une interaction vraie. Peut-être ressortir également avec l’envie de se parler, de partager ses trucs avec les autres. Enfin, j’espère!

Le spectacle Non Finito, de Claudine Robillard et Anne-Marie Guilmaine, sera présenté du 18 au 29 avril 2017, au Théâtre Aux Écuries de Montréal. Une rencontre-débat sur le thème La Course à la performance suivra la représentation du 27 avril prochain.

Pour toutes les informations : auxecuries.com/projet/non-finito-2016

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