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Texte : Karine Tessier

Sophie Desmarais et François Arnaud. Photo : IXION Communications.

Avec La Switch, son deuxième long métrage, le réalisateur et scénariste canadien Michel Kandinsky a choisi de raconter le retour au bercail du caporal Marc Leblanc, un tireur d’élite, dans une petite bourgade du nord de l’Ontario, mais surtout ses efforts pour tenter de retrouver une existence paisible, loin des champs de bataille. Avant sa sortie en salle, le 11 novembre, jour du Souvenir, l’œuvre a été présentée lors de la 28e édition du Festival de films francophones CINEMANIA. Fragments Urbains y a rencontré les acteurs François Arnaud et Sophie Desmarais, interprètes de Marc et de Julie, qui partagent la vedette avec Roch Castonguay et Lothaire Bluteau, afin de discuter entre autres de la genèse du projet, des défis rencontrés lors du tournage, ainsi que des conséquences tragiques de l’incapacité de communiquer.

Le parcours vers les écrans de cette nouvelle proposition de Michel Kandinsky a été sans aucun doute sinueux. « Il s’est écoulé plusieurs années entre le moment où j’ai reçu le scénario et celui où on a tourné le film, il y a deux ans. J’ai donc eu beaucoup de temps pour me préparer, ce qui est un véritable luxe. J’y ai longtemps réfléchi », explique François Arnaud, pour qui le réalisateur et scénariste a écrit le rôle de Marc Leblanc. Des mois à lire des bouquins, faire des recherches, rencontrer aussi des militaires qui sont allés en mission à l’étranger. Et à peaufiner le scénario.

Photo : Peter Andrew Lusztyk.

Désir d’authenticité

Au départ, La Switch devait être joué en anglais. Mais puisque peu de longs métrages sont tournés en français hors des frontières du Québec, le cinéaste y a vu une opportunité. « C’était alors vraiment important pour moi qu’on parle avec l’accent authentique de cette région du nord de l’Ontario, afin que ce soit crédible », confie le comédien québécois. « On tenait à ce que les gens de l’endroit se sentent représentés. Il a fallu trouver une personne ressource pour nous épauler et on a rencontré Julie, de Timmins. Le processus a duré deux mois, à coups de conversations sur FaceTime, explique Sophie Desmarais. Tout ça, dans le but d’arriver sur le plateau avec une liberté de jouer, sans se sentir contraints par l’accent. Je me suis d’ailleurs en partie inspirée de Julie dans la création de mon personnage. »

Bien que la serveuse qu’elle interprète, aussi prénommée Julie, ne soit présente que dans quelques scènes, l’actrice a rapidement été séduite par le projet. « C’est François, avec qui je suis amie depuis notre sortie de l’école, qui m’a approchée le premier. Par la suite, j’ai rencontré Michel, le réalisateur, et je l’ai beaucoup aimé. Je trouvais son approche très radicale, ce qui me plaît en général, peu importe les sujets qui sont abordés, poursuit la comédienne. Ce n’est pas un gros rôle, mais Julie sert un peu de contrepoids dans l’histoire. C’est un esprit libre. J’ai tout de suite apprécié sa force, doublée d’une insouciance, peut-être d’une inconscience, par moments. Je trouve ça le fun d’incarner des femmes qui s’assument! Elle amène une certaine légèreté, une énergie qui tranche avec celle des autres protagonistes. »

Photo : Peter Andrew Lusztyk.

Douleurs enfouies

En effet, le climat dans lequel baigne le long métrage est on ne peut plus morose, voire délétère. Marc, son père et son frère, qui ont aussi servi avec les Forces armées, taisent leurs souffrances, tant physique que psychologique, tentant d’éviter d’effrayer leur entourage ou, tout simplement, parce qu’ils craignent de ne pas pouvoir fermer les valves, une fois celles-ci finalement ouvertes.

« Le grand défi était de faire un personnage intérieur, réprimé, qui a tellement de difficulté à s’exprimer et à sortir de sa coquille. En même temps, il n’est pas complètement hermétique pour le public. On est avec lui. Il y avait aussi un travail de direction photo, afin de faire une œuvre d’un point de vue subjectif, précise François Arnaud. J’ai essayé d’incarner Marc le plus honnêtement et simplement possible. Je n’étais pas du tout dans un effort de transmission, au contraire! C’était presque comme du jeu masqué. Comme si mon personnage utilisait son visage en guise d’accessoire derrière lequel se cacher. Il se passe tellement de choses, en dessous, mais l’idée était d’en montrer qu’une infime partie. »

Dans La Switch, de nombreuses séquences sont quasi méditatives. On observe Marc préparer le petit-déjeuner, s’exercer au tir dans le champ vaste qui entoure la résidence familiale, arpenter les petites rues de la modeste localité.

« C’était presque une impression de documentaire, en fait. Pour cette partie du long métrage, je n’étais pratiquement pas dirigé, j’étais laissé à moi-même. Michel était juste là en témoin, il captait mes gestes avec sa caméra », se souvient François Arnaud.

Un tournage particulier, qui comportait une part substantielle de solitude pour l’acteur, qui mentionne au passage que les 25 premières pages du scénario ne comportaient aucun dialogue.

Photo : Peter Andrew Lusztyk.

« Les premières semaines, on filmait les scènes où j’étais tout seul. Alors, quand d’autres comédiens sont arrivés, j’éprouvais un sentiment paradoxal, une sorte de joie de pouvoir partager ça avec quelqu’un, doublée d’une sensation d’être envahi, confie le comédien. À l’inverse, à mi-chemin pendant le tournage, il y a une scène avec Lothaire Bluteau à l’intérieur de la voiture, durant laquelle il dit ce que mon père pensait de moi. Ç’a été une scène très, très touchante à tourner. C’était ardu pour moi de retourner, pour les séquences suivantes, dans la répression, de me renfermer de nouveau. J’avais envie d’être ouvert! »

Cette immersion dans les méandres de l’esprit torturé du jeune retraité, peuplés de fantômes d’ennemis assassinés ou de collègues abattus, est cruelle, mais étonnamment douce et toujours sans jugement. C’est que La Switch est à des lieues des films de guerre auxquels nous a habitués Hollywood. Ici, point de séquences boostées à la testostérone pour dire les affres de la guerre. Les plus grands ravages sont intimes. Le caporal peine à comprendre ce qui lui arrive, alors que les flash-back sanglants se succèdent et qu’il perd peu à peu pied dans la réalité.

« Au cours de mes recherches sur le trouble de stress post-traumatique, j’ai compris que ceux qui en souffrent peuvent avoir des réactions trop minimes à de gros événements et, à l’opposé, des réponses excessives à des incidents banals. Des réflexes tout autant psychologiques que physiques. À ce sujet, le libre The Body Keeps the Score, de Bessel van der Kolk, m’a beaucoup aidé. C’est quelque chose de très primal, finalement », analyse le comédien.

Le silence des hommes

Cette incapacité à communiquer de la gent masculine n’est cependant pas l’apanage des anciens combattants. On a inculqué à des générations d’hommes que la virilité et la vulnérabilité étaient incompatibles, et que demander de l’aide était un signe de faiblesse.

« Julie pose plein de questions à Marc, sur ce qu’il a vu en Afghanistan, ce qu’il a fait au combat, par exemple. Elle est curieuse, elle va vers l’autre, alors que les personnages de Marc et de son père sont incapables de le faire, explique Sophie Desmarais. Ce que j’aime du film, c’est que plutôt que de les élever en héros, on montre qu’ils ont de la misère, qu’ils en arrachent. Mais même s’ils n’arrivent pas à se le dire, on sent qu’ils s’aiment. »

Cette illustration d’une communication morcelée et d’une affection tue entre hommes confère à La Switch une portée universelle, qui va bien au-delà des impacts funestes de la guerre sur ceux qui ont été déployés.

« C’est vrai que, dans la société, les femmes sont victimes de la masculinité toxique. Mais les hommes eux-mêmes en sont, je pense, les premières victimes. Ça métastase, ça devient un cancer qui est transmis de génération en génération. Et, évidemment, quand tout ce qu’on connaît comme moyen de s’exprimer, c’est la rage, c’est de cette façon que ça sort, avec violence », explique François Arnaud.

La Switch, de Michel Kandinsky, est en salle depuis le 11 novembre 2022 et sera également disponible sur la plateforme Crave à compter du 13 novembre 2022.

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