Archives de la catégorie ‘Théâtre et danse’

CRITIQUE DE LA PIÈCE ANTIGONE AU PRINTEMPS, DE NATHALIE BOISVERT, MISE EN SCÈNE PAR FRÉDÉRIC SASSEVILLE-PAINCHAUD

Texte : Karine Tessier

D’abord, la voix cristalline de Mykalle Bielinski. Une envolée vocale bouleversante qui annonce déjà la tragédie qui nous sera racontée. Puis, s’amènent nonchalamment trois frères et sœur de 20 ans, Étéocle (Xavier Huard), Polynice (Frédéric Millaire-Zouvi) et Antigone (Léane Labrèche-Dor), qui se remémorent leur enfance au chalet, au bord de la rivière Éternité. Des souvenirs caressants qui font vite place à une mémoire amère, alors que les jeunes sont devenus la cible de moqueries, fruits de l’inceste entre leurs parents Jocaste et Œdipe.

Devenus adultes, dans un Montréal fictif où tonne la révolte populaire, Étéocle, Polynice et Antigone doivent prendre parti. Le premier joint les rangs des forces de l’ordre, menées par le corrompu Créon, qui réprime toute protestation au nom de la prétendue paix sociale. Les deux autres sont avec le peuple. Lors d’une émeute, les frères se battent, et Polynice meurt. Sa dépouille devient une pièce à conviction pour les autorités, qui souhaitent incriminer les protestataires.

Photo : Francis Sercia.

Présentée du 4 au 22 avril 2017 à la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier, Antigone au printemps est une production de la jeune compagnie Le Dôme – créations théâtrales, fondée il y a deux ans. En se regroupant, Nathalie Boisvert, Frédéric Sasseville-Painchaud et Olivier Sylvestre se sont donné comme mission de réenchanter le monde, de proposer une parole qui incite l’humain à reprendre son destin, individuel et collectif, en main. Là où s’arrête la raison, l’espoir, l’émotion et le rêve animent l’homme.

Lorsqu’elle écrit, Nathalie Boisvert s’inspire beaucoup de ce qui défraie les manchettes : les manifestations du printemps 2012 au Québec, les centaines d’oiseaux retrouvés morts, notamment aux États-Unis et en Italie, la même année. Pour ce nouveau spectacle, elle a choisi d’ancrer dans l’actualité les personnages de la pièce de Sophocle. L’héroïne, née à l’Antiquité, est intemporelle. Alors que les hommes combattent, elle se tient debout, seule, le poids du monde sur ses épaules. Il est souvent plus aisé d’éviter le débat et de rester dans le rang. Antigone, elle, affirme que, parfois, il faut savoir dire non, enfreindre la loi pour servir la justice. L’histoire de toutes les révolutions. L’œuvre, d’abord un récit sur le rapport au pouvoir, aborde également des thèmes universels : la liberté, les droits humains, la corruption, la famille, la solitude. Ce qui en fait bien plus qu’un spectacle politique.

Photo : Francis Sercia.

Pour mettre en scène ce texte lucide, les deux complices de Nathalie Boisvert au Dôme – créations théâtrales, Frédéric Sasseville-Painchaud, assisté d’Olivier Sylvestre. Ceux-ci ont placé les acteurs dans un décor tout de roche et de bitume. Percutants, Huard, Millaire-Zouvi et Labrèche-Dor déclament leurs lignes comme on le ferait avec un manifeste. Une abondance de mots livrés par moments telle une pétarade, ce qui fait écho au tumulte qui se produit dans ce Montréal fictif. Une poésie théâtralisée au rythme haletant, qui laisse à peine au spectateur le temps de reprendre son souffle.

Photo : Francis Sercia.

 

La scénographie, signée Xavier Mary, se veut toute horizontale, linéaire. Comme une ligne du temps qui lie les événements du passé, du présent et de l’avenir. Puisque, oui, le combat n’est pas sans appel. Les créateurs d’Antigone au printemps suggèrent l’espoir, alors que filtre à maintes reprises la lumière sur cette scène plongée dans la pénombre. De très beaux éclairages réalisés par Chantal Labonté.

Photo : Francis Sercia.

Dans cet ensemble sombre, la distribution apparaît telle une armée de soldats de plomb, qui, même en évoquant des souvenirs douloureux de leur enfance, ne laissent jamais leur armure se fissurer. Leur prise de parole n’en est que plus intense, enflammée. Les trois comédiens butent à quelques reprises sur les mots, mais on leur pardonne aussitôt, le texte de Nathalie Boisvert représentant de toute évidence un défi impressionnant. En toutes circonstances, le trio tente de sauver sa peau, tout comme Étéocle, Polynice et Antigone font tout en leur pouvoir pour rester intègres, peu importe le camp choisi. Un courage qui nourrit notre propre réflexion et qui, le souhaite assurément l’équipe de la pièce, nous incite à passer à l’action.

Photo : Francis Sercia.

Antigone au printemps, de Nathalie Boisvert, mise en scène par Frédéric Sasseville-Painchaud, est à l’affiche du 4 au 22 avril 2017 à la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier.

Pour toutes les informations : www.denise-pelletier.qc.ca/spectacles/60

Le texte du spectacle est également disponible dans les librairies depuis le 12 avril 2017.

CRITIQUE DE LA PIÈCE EXTRAMOYEN, SPLENDEUR ET MISÈRE DE LA CLASSE MOYENNE, DE PIERRE LEFEBVRE ET ALEXIS MARTIN, MISE EN SCÈNE PAR DANIEL BRIÈRE

Texte : Julie Baronian

Qu’est-ce que la classe moyenne? Est-elle une simple question de salaire ou de valeurs? Existe-t-elle vraiment ou a-t-elle seulement déjà existé? Et la consommation, serait-elle son unique raison d’être?

Malgré qu’il soit omniprésent dans le discours politique ambiant et sur toutes les tribunes, le concept de la classe moyenne demeure flou. Extramoyen, splendeur et misère de la classe moyenne, une pièce qui se situe entre le théâtre documentaire et l’essai, tente de nous éclairer ou, du moins, de susciter notre réflexion à travers une douzaine de sketchs parsemés d’humour et de folie, tout en étant instructifs.

Photo : Marlène Gélineau-Payette.

Le spectacle s’ouvre sur une scène familiale des années 1950, d’une famille typique dite de la classe moyenne. Tout au long de la pièce, les spectateurs suivront son évolution à travers les décennies. Ou plutôt sa non-évolution… Plusieurs décrochages des personnages – « en quelle année sommes-nous? » – nous montrent plutôt leur stagnation à travers la consommation, la surconsommation, le crédit, la dette, la précarité… Par exemple, de l’endettement pour l’achat d’un premier téléviseur, nous passons à la leçon d’une mère à sa fille voulant devenir vendeuse, à un couple endetté qui doit choisir entre son désir d’accéder à la propriété et celui d’offrir une éducation de qualité, mais onéreuse, à ses enfants dans une école privée.

Photo : Marlène Gélineau-Payette.

Ces courtes saynètes, qui constituent la trame de fond, sont entrecoupées de vox pop de citoyens dans la rue, d’une courte comédie musicale à la façon Broadway, de citations et d’extraits d’entrevues de sociologues, de philosophes ou d’écrivains, d’un quiz télévisé hilarant – version québécoise de The Price Is Right -, d’un impressionnant théâtre d’objets, filmé simultanément sur grand écran, qui raconte, avec des jouets, l’histoire de la fabrication d’une lampe, à partir de l’extraction du minerai jusqu’à la livraison au consommateur, et même d’un sketch plutôt troublant ciblant les politiciens dans un État désengagé qui veut faire payer davantage la classe moyenne pour des services publics d’éducation aux enfants et de soins aux aînés.

Photo : Marlène Gélineau-Payette.

Cette pièce de théâtre éclectique donc, pleine de surprises, mais toujours autour du même thème de la classe moyenne, met forcément en valeur la solide distribution, crédible et versatile, qui doit incarner de multiples et variés personnages : Marie-Thérèse Fortin, Jacques L’Heureux, Christophe Payeur, Mounia Zahzam et Alexis Martin, avec la participation filmée de Pierre Lebeau.

Photo : Marlène Gélineau-Payette.

Avec cette nouvelle création, dans une mise en scène brillante et inventive de Daniel Brière, écrite par Alexis Martin – codirecteur du Nouveau Théâtre Expérimental – et Pierre Lefebvre – rédacteur en chef de la revue Liberté – le NTE s’est donné l’occasion de renouer avec le précieux collaborateur qu’est ce dernier, à qui l’on doit les textes des pièces Loups en 2005 et Lortie en 2008. La forme et la structure de la pièce Extramoyen sont d’ailleurs inspirées de sa manière de faire des documentaires radiophoniques, qu’il a réalisés pour Radio-Canada, enchevêtrant habilement le ludisme et le didactique, le jeu et l’érudition.

Photo : Marlène Gélineau-Payette.

Le spectacle fort divertissant, sans être trop léger, réussit à poser les bonnes questions. Manifestement, dans une société et à une époque où l’économie fonctionne par la consommation et grâce au crédit, où l’être humain « de la classe moyenne » est souvent réduit à son simple rôle social de consommateur – non seulement par les entreprises, mais aussi par le gouvernement -, cette pièce de théâtre suscite une bonne réflexion. Une critique sociale qui s’impose comme une nécessité dans ce monde d’endettement et de surconsommation.

La pièce Extramoyen, splendeur et misère de la classe moyenne, une production du Nouveau Théâtre Expérimental, de Pierre Lefebvre et Alexis Martin, mise en scène par Daniel Brière, est présentée du 4 au 29 avril 2017 au théâtre Espace Libre de Montréal.

Pour toutes les informations : www.espacelibre.qc.ca/spectacle/saison-2016-2017/extramoyen

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ENTREVUE AVEC LA PERFORMEUSE CLAUDINE ROBILLARD

Texte : Karine Tessier

« Confiez-nous un projet inachevé qui vous hante. Nous vous en délivrerons. » Cette phrase, pleine de promesses, on peut la lire dans les documents promotionnels du spectacle Non Finito, qui sera présenté du 18 au 29 avril prochains, au Théâtre Aux Écuries de Montréal.

On a tous des travaux ou des rêves restés en chantier. L’artiste Claudine Robillard ne fait pas exception. Désireuse de partager son expérience personnelle avec les gens, elle a transformé sa quête en enquête. Après quelques années de laboratoire, elle montera sur les planches pour nous livrer le bilan de ses recherches. Une réflexion qui allie théâtre, performance et sociologie, dont elle assure la codirection avec sa complice Anne-Marie Guilmaine.

Nous avons rencontré Claudine Robillard quelques jours avant la première de Non Finito, un essai sur l’inachèvement, quelque part entre l’art et la vie.

On sait bien peu de choses sur Non Finito. En effet, sur les affiches et dans les textes qui font la promotion de la pièce, des dizaines de questions sont posées et restent sans réponse. C’est plutôt inhabituel, comme stratégie publicitaire!

Je vous avoue qu’on a eu beaucoup de discussions avec l’équipe des communications à ce sujet. On nous disait : « Si vous voulez des gens dans la salle, on doit leur dire quelque chose! » Moi et Anne-Marie, on tenait à l’économie de détails. On pense que l’expérience du spectacle va de pair avec la découverte.

Non Finito n’est pas un show spectaculaire. Les choses qui émergeront sur la scène auront une valeur et une beauté que si elles sont découvertes ici et maintenant.

Dans la pièce autant que dans les outils qui en font la promotion, plusieurs questions sont posées. Laquelle a été la genèse du projet?

Quoi faire des projets inachevés qui nous hantent, mais qu’on ne peut réaliser? J’ai vécu un questionnement très fort il y a quelques années, au point de faire naître une douleur. C’était insupportable.

Maintenant, est-ce que la scène peut nous aider à concrétiser ces projets, pour nous en libérer? Évidemment, nous ne sommes pas dupes au point de croire que le théâtre peut tout régler, guérir ceux qui se sentent tenaillés par ces projets inachevés! Mais un spectacle peut bel et bien avoir un impact dans le réel. Dans l’art et la poésie, il peut parfois y avoir un potentiel de guérison. Peut-être que, par le fantasme, le jeu de rôle, on peut se libérer des projets qui nous hantent.

La création de Non Finito s’est faite sur plusieurs années, notamment lors de plusieurs résidences.

Oui. On a eu la chance d’être trois semaines en résidence au Théâtre Aux Écuries, échelonnées sur un an. Aussi, on a fait d’autres courtes résidences dans les Maisons de la culture.

C’est la première fois qu’on créait comme ça. Après chaque résidence, on présentait un laboratoire. Ça a beaucoup nourri le processus. On a dû ouvrir les portes de la création pour présenter chaque fois quelque chose, discuter avec le public, puis nous réajuster.

L’œuvre a beaucoup bougé depuis le début! Aucun de nos laboratoires ne ressemble à la forme finale de Non Finito! Par contre, nous ne sommes pas reparties de zéro chaque fois. On reconnaît certains éléments.

Vous avez fondé votre propre compagnie de création interdisciplinaire, Système Kangourou, en 2006 avec Anne-Marie Guilmaine et Jonathan Nadeau. Pourquoi avoir préféré cette démarche, plutôt que de joindre les rangs d’un groupe déjà établi?

Si on se reporte en 2006, on sortait de l’Université du Québec à Montréal, où nous avons fait notre baccalauréat et notre maîtrise. Anne-Marie et moi, on avait chacune notre démarche. Mais on se rejoignait dans une forme très ancrée dans le réel, dans l’action, une forme non linéaire. À l’époque, le terme « théâtre performatif » n’était pas très utilisé. On ne se reconnaissait pas dans d’autres démarches québécoises. Pour nous, ça allait de soi de fonder Système Kangourou.

Comment votre dernière création, Non Finito, est-elle ancrée dans le réel?

Le spectacle parle de mes projets inachevés, mais n’est pas pour autant narcissique. On a envie de poser des questions aux spectateurs pour qu’eux aussi se sentent concernés, pour que l’intime côtoie le collectif.

Nous sommes à l’ère du spectaculaire. Et, parfois, je trouve que ça va à l’encontre des questions de fond. On a envie de ramener ces interrogations, d’aborder une œuvre autrement qu’en mettant l’accent sur les vedettes qui se retrouvent sur scène.

La réalité a un potentiel poétique tellement fort! Nul besoin de se tourner vers la fiction. Il suffit d’entraîner notre œil à la poésie qui nous entoure. Bien sûr, un travail artistique est nécessaire pour la mise en forme, pour qu’un sens émerge. Mais le matériel de base est réel.

Photo : Anne-Marie Guilmaine.

À quelle réaction vous vous attendez de la part du public?

C’est drôle, c’est la première fois que je me pose la question sous cette forme. C’est sûr que le public repartira en se questionnant : est-ce que j’ai des projets inachevés? Est-ce que ça me hante? Qu’est-ce qui me retient de les finir ou pas?

Au-delà de ça, j’espère que les gens auront vécu un moment de rencontre, de partage, auront le sentiment d’avoir participé à une interaction vraie. Peut-être ressortir également avec l’envie de se parler, de partager ses trucs avec les autres. Enfin, j’espère!

Le spectacle Non Finito, de Claudine Robillard et Anne-Marie Guilmaine, sera présenté du 18 au 29 avril 2017, au Théâtre Aux Écuries de Montréal. Une rencontre-débat sur le thème La Course à la performance suivra la représentation du 27 avril prochain.

Pour toutes les informations : auxecuries.com/projet/non-finito-2016

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CRITIQUE DE LA PIÈCE LA BIBLIOTHÈQUE INTERDITE, DE DENIS PLANTE, MISE EN SCÈNE PAR BRIGITTE HAENTJENS ET SÉBASTIEN RICARD

Texte : Karine Tessier

Photo : Jean-François Hétu.

À Buenos Aires, en 1942, un poète (Sébastien Ricard), aussi concierge d’une bibliothèque, est incarcéré par un inspecteur de police, à la solde du gouvernement. Confiné dans une pièce dépouillée, il livre au représentant des forces de l’ordre un monologue, dans lequel il raconte sa passion des mots, défend la liberté d’expression et de création, clame son amour pour sa compagne, enceinte de leur enfant.

Ce flic, jamais on ne le verra ou entendra. Pour toute réponse aux questions lancées par l’artiste, des notes de contrebasse. Sait-on même s’il existe vraiment? Ou est-il plutôt le fruit de l’imagination de l’homme interrogé, dont l’esprit semble glisser lentement dans la folie?

Photo : Jean-François Hétu.

L’opéra-tango La Bibliothèque interdite, dont les textes et les musiques sont signés Denis Plante, n’est ni un pamphlet politique ni un mélodrame sur les persécutions commises par un régime totalitaire. Le spectacle se veut davantage un amalgame de théâtre, de poésie et de tango, qui explore des thèmes graves, tout en étant généreusement ponctué d’un humour délicieux.

Au milonga, l’œuvre emprunte les mélodies autant que la passion brûlante. Le personnage de Sébastien Ricard pourfend ceux qui briment la liberté du peuple et imposent la censure aux artistes. L’auteur argentin Horacio Ferrer a dit : « Le tango est un port amical où s’ancre l’illusion. » Face à l’oppression, la création devient encore plus importante, arme de contestation massive, mais aussi échappatoire qui permet encore le rêve. L’esprit du poète vagabonde, et celui-ci nous livre ses réflexions en pièces détachées, laissant se confondre réalité et fiction.

En cela, les superbes textes de Denis Plante s’inscrivent dans le courant du réalisme magique (dont on vous a également parlé ici), cher à plusieurs grands noms de la littérature sud-américaine, tels Gabriel García Márquez, Isabel Allende ou Jorge Luis Borges. Le musicien québécois, leader du groupe Tango Boréal, reconnu internationalement, s’est aussi inspiré de la vie de ce dernier. L’Argentin Borges a en effet bossé dans des bibliothèques, en plus d’être témoin de la disparition de plusieurs artistes, dont les autorités voulaient taire les voix.

Dans le rôle du poète, un Sébastien Ricard au sommet de sa forme, au regard de braise, qui excelle autant dans les passages joués que chantés. Si on connaissait déjà ses talents de rappeur grâce aux chansons du trio Loco Locass, le comédien nous surprend agréablement avec sa voix aussi puissante que juste. Il sait naviguer entre le politique et le poétique, sans jamais flirter avec la caricature. L’entourent Denis Plante, au bandonéon, Matthieu Léveillé, à la guitare, et Francis Palma, à la contrebasse, des musiciens doués qui épaulent l’interprète principal juste ce qu’il faut.

Ricard et Plante ont fait connaissance il y a sept ans, dans le cadre d’un spectacle présentant des textes de Borges, au festival de littérature En toutes lettres, à Québec. Ils ont planché quelques années sur ce qui est devenu La Bibliothèque interdite. L’œuvre a connu plusieurs versions, puis a été épurée lorsque la metteure en scène Brigitte Haentjens s’est jointe au duo d’amis.

Photo : Jean-François Hétu.

Les choix sobres de Ricard et Haentjens font écho au manque criant de ressources du poète séquestré. Pour tout décor, des chaises, une marionnette de minotaure et une machine à écrire, qui fait également office d’instrument de percussion. La scène est baignée d’une lumière chaude, qui confère à la salle une atmosphère feutrée. Une intimité qui invite le spectateur à s’abandonner aux vers et aux notes qui défilent devant lui.

Que l’on soit ou non bien informé sur l’histoire politique argentine, que l’on maîtrise ou pas les pas du tango, difficile de résister au charme de La Bibliothèque interdite. La grande force de la pièce réside en la complicité parfaite de ce groupe d’artistes de grand talent, qui a su conjuguer un propos intelligent à un esthétisme sensuel. Devant une invitation à danser aussi séduisante, on ne peut que répondre par l’affirmative.

La Bibliothèque interdite, de Denis Plante, mise en scène par Sébastien Ricard et Brigitte Haentjens, est une production de la compagnie Sibyllines, présentée au Théâtre de Quat’Sous de Montréal du 5 au 13 avril 2017. L’œuvre est également disponible sur CD depuis le 7 avril 2017.

Pour toutes les informations : www.quatsous.com/1617/saison/la-bibliotheque-interdite.php

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CRITIQUE DE LA PIÈCE LE LAC AUX DEUX FALAISES, DE GABRIEL ROBICHAUD, MISE EN SCÈNE PAR LOUIS-DOMINIQUE LAVIGNE

Texte : Karine Tessier

Photo : Emmanuel Albert.

Au milieu d’une forêt luxuriante, vivent Ti-Gars (Marc-André Robichaud) et Pépère (Éric Butler), qui ne peuvent compter que l’un sur l’autre depuis le décès de la grand-mère, ainsi que des parents de l’adolescent. Devant les deux hommes, le mystérieux Lac aux deux falaises, qui n’en a plus qu’une depuis qu’un des escarpements a été emporté par la tempête. Un jour, une jeune fille (Jeanne Gionet-Lavigne) surgit d’un arbre et se met à coller aux baskets de Ti-Gars. À celle qui prétend lui sauver la vie dans le futur, il s’ouvre peu à peu, lui raconte le deuil, les efforts de Pépère pour faire repousser la falaise disparue et ses rêves.

Photo : Emmanuel Albert.

Le Lac aux deux falaises est le premier texte pour la scène signé Gabriel Robichaud, un jeune auteur acadien. Après une tournée qui l’a mené dans plusieurs écoles des provinces maritimes, le poète et dramaturge s’est demandé quel type de spectacle il aimerait voir s’il était lui-même adolescent à notre époque. Résultat de sa réflexion, sa fable est maintenant présentée sur les planches québécoises, après une série de représentations en Acadie. Dans cette production du Théâtre de l’Escaouette de Moncton et du Théâtre de Quartier de Montréal, on reconnaît la langue populaire acadienne, mais l’œuvre n’a pas été écrite en chiac. Une volonté de la part de Robichaud de montrer que son coin de pays ne se résume pas à ce mélange d’anglais et de français.

Photo : Emmanuel Albert.

Si la pièce flirte à maintes reprises avec des éléments surnaturels, il serait erroné de la qualifier de fantastique. Pour les personnages du Lac aux deux falaises, l’inexplicable n’est jamais source de questionnements. Il fait partie intégrante de leur réalité, plus ou moins définie pour le public. Gabriel Robichaud a déjà confié en entrevue écrire pour que « rien ne soit impossible ». La mission qu’il s’est donnée lui fait emprunter au courant réaliste magique, un terme utilisé pour la première fois en 1925 par des critiques d’art allemands. Sont considérées comme appartenant à ce mouvement des œuvres comme celles de l’écrivain colombien Gabriel García Márquez ou du cinéaste québécois André Forcier. Si la magie imprègne définitivement les textes et les images, elle n’est jamais menaçante et se fait discrète. Exit la multiplication d’effets merveilleux. Ici, l’atmosphère est onirique, mais se tient loin de la science-fiction.

Photo : Emmanuel Albert.

L’histoire présentée par les trois comédiens fait du bien. Sa candeur, jamais risible, est touchante. Dans cette structure de tiges métalliques, qui fait office tant de forêt que de falaise, on discute de résilience, du fragile équilibre qu’il faut développer pour à la fois s’affranchir des douleurs du passé et conserver au fond de soi des souvenirs précieux de personnes disparues. Le Lac aux deux falaises, c’est également le récit d’un rite de passage, qui permettra à Ti-Gars de déployer ses ailes, tout en préservant sa complicité avec son grand-père. Comme un songe, le spectacle nous laisse une impression floutée. La seule certitude du spectateur à la sortie du théâtre est qu’il restera toujours un aspect intangible à notre réalité.

Le Lac aux deux falaises, de Gabriel Robichaud, mise en scène par Louis-Dominique Lavigne, est présentée du 21 au 25 mars au Théâtre Denise-Pelletier, à Montréal, puis le 7 avril au Théâtre Les Gros Becs, à Québec.

Pour toutes les informations : www.denise-pelletier.qc.ca

Le Lac aux deux falaises- Extrait from théâtre l’Escaouette on Vimeo.

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CRITIQUE DE LA PIÈCE NE M’OUBLIE PAS, DE TOM HOLLOWAY, MISE EN SCÈNE PAR FRÉDÉRIC DUBOIS

Texte : Julie Baronian

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La Compagnie Jean Duceppe présente, cette saison, Ne m’oublie pas, de l’auteur australien Tom Holloway. Bouleversante et captivante, cette pièce dramatique parle de colère, mais aussi de réconciliation et d’espoir; le tout basé sur un fait historique, méconnu de la majorité de la population.

Gerry (François Papineau) a eu une enfance très difficile. Arraché à sa mère (Louise Turcot) en Angleterre à l’âge de quatre ans, il a été envoyé par bateau en Australie, pour y travailler durement. Aujourd’hui âgé dans la cinquantaine, il est devenu un père alcoolique et violent. Sa fille (Marie-Ève Milot), ayant l’impression que quelque chose de terrible s’est passé dans l’enfance de son père, le confronte. Elle le force à rencontrer le travailleur social d’un organisme (Jonathan Gagnon), qui pourra l’aider à retrouver un membre de sa famille dans son pays d’origine, afin de mieux comprendre son passé, ses blessures.

Gerry découvrira alors que son prénom n’est même pas celui qu’il croyait, et que sa mère n’est pas morte, comme on le lui avait toujours dit. Tandis que sa mère, qui croyait son fils adopté par une bonne famille de Liverpool, découvrira ce qu’il est advenu de lui, en Australie, et tout ce dont il a souffert.

La mise en scène de Frédéric Dubois est classique et le décor est simple: quelques divans autour de la scène, une table de cuisine et des chaises au centre. Mais cette économie de moyens fait ressortir la puissance des mots du texte et les performances formidables de François Papineau et de Louise Turcot, dans les rôles du fils et de la mère. Un jeu d’acteurs très intense et émouvant, tout en nuances.

Photo : Caroline Laberge.

Photo : Caroline Laberge.

Louise Turcot est vraiment bouleversante dans ce rôle de mère fragile et pleine d’espoir, qui n’a cessé de célébrer, chaque année, l’anniversaire de son fils et de rêver à ce qu’il devait être devenu. Mais c’est aussi une mère pleine de colère, menaçante, qui ne se gêne pas pour dire ce qu’elle pense. Et François Papineau, incarnant un homme devenu violent et colérique, réussit à nous laisser entrevoir un côté sympathique et touchant à son personnage, à mesure que celui-ci en apprend davantage sur lui-même, qu’il évolue avec la découverte de son passé.

Photo : Caroline Laberge.

Photo : Caroline Laberge.

En plus de raconter l’histoire d’un drame familial terrible, Ne m’oublie pas est basée sur un fait historique peu connu. Les British Home Children, ce sont plus de 100 000 enfants de trois à 18 ans, provenant de milieux défavorisés, que le gouvernement britannique, soutenu par l’Église, a envoyés dans des pays de l’empire britannique, comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada, entre 1869 et 1968. Certains d’entre eux étaient orphelins; d’autres étaient arrachés à leur famille. Envoyés par bateau, frères et sœurs séparés, pour servir de travailleurs bon marché dans les colonies, ces enfants étaient maltraités et exploités.

10 à 12 % de la population canadienne seraient descendants de ces enfants britanniques exilés, soit environ quatre millions de personnes, dont 8 000 Québécois. John James Rowley, père de l’épouse de Jean Duceppe, et grand-père de sept enfants – dont Gilles, Monique et Louise Duceppe, tous impliqués dans la Compagnie – était l’un de ces British Home Children.

Photo : Caroline Laberge.

Photo : Caroline Laberge.

L’auteur Tom Holloway, né en Tasmanie, est l’une des principales nouvelles voix du théâtre australien. Ses œuvres ont été plusieurs fois récompensées et mises en scène en Australie et à l’étranger. Bien que l’histoire de la pièce se déroule en Australie et en Angleterre, la traduction de Fanny Britt, en québécois très moderne, jurons inclus, rapproche de façon intrinsèque les spectateurs québécois de ce drame. Il est aussi facile de faire une analogie entre les British Home Childen et les Orphelins de Duplessis ou encore les pensionnats autochtones, au Québec, en ce qui concerne les enfants maltraités, exploités et assimilés.

Photo : Caroline Laberge.

Photo : Caroline Laberge.

Mais loin d’être une pièce politique ou documentaire, Ne m’oublie pas est plutôt intimiste. Elle raconte ce que peuvent avoir vécu et ressenti les victimes, autant les parents, à qui les enfants furent enlevés par le gouvernement, que les enfants qui ont été arrachés à leur famille. À travers l’histoire de Gerry et de sa mère, cette pièce donne aux victimes de cette tragédie la parole qu’ils n’ont jamais eue, pour qu’on comprenne leur colère, leur ressentiment, leur souffrance. Ne m’oublie pas nous donne envie d’en apprendre davantage sur ce pan méconnu de notre histoire, qui ne doit pas rester oublié. Mais surtout, il s’agit d’une pièce dramatique qui touche droit au cœur. Définitivement une pièce à ne pas manquer cette saison.

Ne m’oublie pas, une traduction de Fanny Britt de la pièce Forget Me Not de Tom Holloway, dans une mise en scène de Frédéric Dubois, est présentée du 15 février au 25 mars 2017 au Théâtre Jean-Duceppe, à la Place des Arts.

Pour toutes les informations : duceppe.com/a-l-affiche/ne-moublie-pas

CRITIQUE DE LA PIÈCE AI-JE DU SANG DE DICTATEUR?, DE DIDIER LUCIEN, MISE EN SCÈNE PAR GUILLAUME CHOUINARD ET DIDIER LUCIEN

Texte : Karine Tessier

Photo : Jacinthe Perrault.

Photo : Jacinthe Perrault.

Didier Lucien est un nouvel arrivant. Depuis 49 ans. Né en Haïti en 1967, arrivé au Québec à l’âge d’un an avec ses parents et son frère aîné, l’auteur, acteur et metteur en scène s’est questionné toute sa vie sur son identité, et continue de le faire. Condamné à porter l’étiquette d’immigrant ici, taxé de « Blanc » dans son pays d’origine, il souffre du syndrome de l’imposteur. Pour ses 50 ans, l’artiste se fait plaisir en partageant avec le public le fruit de ses recherches des deux dernières années, qui lui ont permis d’en apprendre davantage sur ses proches et sur les événements qui ont marqué la Perle des Antilles. Ai-je du sang de dictateur?, présentée au Théâtre Espace Libre jusqu’au 11 février, est une leçon d’histoire hors du commun, aussi réjouissante qu’émouvante, signée par cet attachant multi-instrumentiste de la culture québécoise.

Le spectacle, écrit et joué par Didier Lucien, se compose de trois actes. À l’ouverture du rideau, l’acteur, qui joue son propre rôle, se voit offrir l’animation d’une série télévisée documentaire, J’apprends ma planète. Enthousiaste à l’idée de présenter un épisode consacré à Haïti, il doit se rendre à l’évidence en plein tournage : sa connaissance de son pays d’origine est bien plus limitée qu’il ne le croyait. Riche en informations, sans pour autant être dépourvue d’humour, cette première partie de la pièce permet au public de se familiariser avec l’histoire d’Haïti, jalonnée d’événements dramatiques dont les effets se font encore sentir aujourd’hui : la découverte de l’île par Christophe Colomb, l’esclavage, l’indépendance déclarée en 1804, la dictature des Duvalier, le séisme de 2010. L’exercice aurait pu être lourd. Mais les projections vidéo, inventives et parfois farfelues, confèrent à cette leçon un caractère ludique qui ravit les spectateurs.

Photo : Jacinthe Perrault.

Photo : Jacinthe Perrault.

En seconde partie, l’acteur revêt les habits de François Duvalier, dictateur à la tête d’Haïti de 1957 à 1971. Le public devient alors le peuple de ce pays antillais, forcé d’écouter les discours du « président à vie », empreints de mysticisme. Puis, pendant un bref moment, les spectateurs doivent se bander les yeux pour expérimenter la peur ressentie par les habitants menacés par les tontons macoutes, membres d’une milice paramilitaire auteurs d’arrestations arbitraires, de pillages, de tortures, de meurtres. Une démonstration inusitée, qui fait frissonner.

Après avoir récolté toutes ces informations sur ses ancêtres et les événements marquants de l’histoire haïtienne, Didier Lucien décide de se rendre dans la Perle des Antilles. Des trottoirs enneigés de Montréal aux rues vibrantes d’Haïti, il marche, à la recherche de ses racines, des lieux où ont vécu ses parents. Jusqu’à ce que survienne le terrible tremblement de terre qui a secoué l’île en 2010. Une catastrophe recréée sur scène de façon minimaliste, mais efficace. C’est au fond d’un trou, sous les décombres, que l’acteur québécois retrouvera une partie de son identité qui lui faisait défaut.

Photo : Jacinthe Perrault.

Photo : Jacinthe Perrault.

Ai-je du sang de dictateur? est une pièce captivante. Bien sûr, les textes de Didier Lucien, dont le style est inimitable, y sont pour beaucoup. Il arrive à conjuguer événements dramatiques et humour éclaté avec brio. Mais le spectacle n’atteindrait pas sa cible sans la mise en scène créative, pleine de trouvailles, signée par Didier Lucien et son complice Guillaume Chouinard. Certains effets, d’une grande beauté, insufflent une bonne dose de poésie à l’ensemble. On pense notamment à cette scène où l’acteur incarne une chanteuse dont la robe est magnifiée par des projections lumineuses. Aux projections et décors s’ajoute une bande sonore composée par le frère de Didier, Alain Lucien, des mélodies élégantes, juste assez présentes.

Photo : Jacinthe Perrault.

Photo : Jacinthe Perrault.

Dans son one man show, l’auteur, acteur et metteur en scène Didier Lucien aborde, sans censure ni tabou, l’histoire de sa famille et de son pays d’origine. Sans jamais tomber dans le mélodrame ou le cynisme, il raconte des pans difficiles de l’histoire, de son histoire, avec l’humour et le charme qu’on lui connaît. Son spectacle, lumineux, est aussi une ode au partage des cultures. Une sortie qui fait du bien, alors que l’attentat dans une mosquée de Québec et les premières semaines tumultueuses de Donald Trump à la présidence des États-Unis défraient les manchettes. Si l’artiste québécois a écrit et monté cette pièce pour célébrer ses 50 ans, c’est surtout au public qu’il fait tout un cadeau. Nous kapab sèlman di mèsi anpil, Didier Lucien.

Ai-je du sang de dictateur? est à l’affiche du 27 janvier au 11 février 2017 au Théâtre Espace Libre.

Pour toutes les informations : www.espacelibre.qc.ca/spectacle/saison-2016-2017/ai-je-du-sang-de-dictateur

Page Facebook officielle du spectacle : www.facebook.com/aijedusangdedictateurdididerlucien

La pièce est présentée dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs, qui se poursuit tout le mois de février. Pour toutes les informations et pour consulter la programmation (théâtre, musique, cinéma, conférences, expositions, etc.) : moishistoiredesnoirs.com

Ai-je du sang de dictateur? – Teaser from Espace Libre on Vimeo.

CRITIQUE DE LA PIÈCE LES HÉROS, DE GÉRALD SIBLEYRAS, MISE EN SCÈNE PAR MONIQUE DUCEPPE

Texte : Julie Baronian

Les_Héros_Duceppe_Affiche

Le rideau s’ouvre sur la terrasse d’un hospice pour anciens combattants, surplombée d’un arbre majestueux. L’histoire se passe en France, en 1959. Il y a Philippe, peureux et un peu paranoïaque. Il y a Gustave, vieux grincheux et un peu fou. Et il y a Henri, vieux garçon éclopé, un peu poète, mais le plus réaliste des trois.

Photo : Carole Laberge.

Photo : Carole Laberge.

Incarnés par trois comédiens chevronnés dont la réputation n’est plus à faire, Marc Legault, Guy Mignault et Michel Dumont, ces trois amis, vétérans de la Première Guerre, se racontent leurs souvenirs, se plaignent de leur infirmière, se disputent, discutent… Et surtout, comme trois petits garçons dotés d’une imagination débordante, ils rêvent et élaborent des plans pour s’évader de l’hospice. Ce sera rien de moins que le projet insensé d’un voyage en Indochine, puis une simple proposition de pique-nique, pour finir avec une escapade au sommet de la colline, « là où le vent souffle sur les peupliers ». Mais rien n’est gagné d’avance pour nos trois héros… Philippe s’évanouit constamment, à cause d’un éclat d’obus logé dans son crâne; Gustave veut absolument apporter avec lui son ami, soit une lourde statue de chien en pierres; et Henri se déplace difficilement, à l’aide d’une canne. Partiront-ils vraiment, malgré toutes les difficultés? Ou le seul fait de faire des projets, en rêvant d’autre part, les tiendrait-ils tout simplement en vie?

Photo : Carole Laberge.

Photo : Carole Laberge.

Les trois comédiens sont excellents, dans cette mise en scène de Monique Duceppe, qui a opté pour la sobriété, avec une attention portée sur le jeu des acteurs. Le magnifique décor de la terrasse en pierres, recouverte de végétation, est de Normand Blais. Et les douces mélodies de Christian Thomas ajoutent à la beauté et à l’émotion.

L’auteur, Gérald Sibleyras, dramaturge et scénariste français, a écrit de nombreuses pièces, qui ont été nommées plus d’une fois aux Molières et qui sont jouées et traduites dans plusieurs pays. Ce qui l’amuse, dit-il, « c’est de choisir un sujet plutôt dramatique et d’en faire une comédie ».

Photo : Carole Laberge.

Photo : Carole Laberge.

En effet, on est loin de tomber dans la tristesse avec cette histoire. On rit, beaucoup. On est attendris aussi. Les Héros est définitivement une pièce drôle et touchante. On ne peut que se laisser émouvoir par ces trois vieux malcommodes liés d’une amitié forte et complice, mais ô combien attendrissants. Le spectacle fait également réfléchir. Conscient que le temps file à une vitesse effarante, confronté à notre propre mort, on sort de la salle avec plusieurs questions en tête. Sur la vie, les rêves, le bonheur, les regrets.

La pièce Les Héros, une adaptation de Michel Dumont de l’œuvre Le Vent des peupliers de Gérald Sibleyras, dans une mise en scène de Monique Duceppe, est présentée du 15 décembre 2016 au 4 février 2017 au Théâtre Jean-Duceppe.

Pour toutes les informations : duceppe.com/a-l-affiche/les-heros

CRITIQUE DU SPECTACLE #PIGEONSAFFAMÉS, ÉCRIT ET MIS EN SCÈNE PAR ANNE-MARIE WHITE

Texte : Karine Tessier

Photo : Marianne Duval.

Photo : Marianne Duval.

Comment détermine-t-on qu’une personne fait « sa juste part » pour contribuer au bon fonctionnement de notre société? Parce qu’elle donne de son temps ou de son argent pour une bonne cause? Parce qu’elle signe des pétitions pour appuyer un projet ou dénoncer une situation? Parce qu’elle fait ses emplettes avec des sacs en coton, consomme bio et équitable, roule en bicyclette?

Et si notre motivation à poser ces gestes était moins une poussée altruiste qu’un moyen d’étouffer notre sentiment de culpabilité face aux nombreuses inégalités qui séparent les habitants de notre planète?

Grâce à la surabondance d’informations disponibles, à l’omniprésence des réseaux sociaux, à la multiplication des experts en tous genres, il est aisé de dénicher quelque preuve que ce soit pour légitimer nos habitudes et choix de vie, et ainsi se rassurer.

Photo : Marianne Duval.

Photo : Marianne Duval.

L’auteure et metteure en scène Anne-Marie White a eu envie d’explorer ce phénomène, qu’elle a nommé la Dolce Vita, dans son troisième spectacle #PigeonsAffamés, produit par Le Théâtre du Trillium. D’abord créée à Ottawa en 2015, l’œuvre est présentée du 23 au 25 novembre au Théâtre Aux Écuries à Montréal, dans le cadre d’une tournée canadienne qui se poursuivra en 2017.

Le travail d’écriture de la pièce s’est amorcé avec les gestes. Épaulée par la chorégraphe Mylène Roy, Anne-Marie White a exploré le mouvement, auquel se sont par la suite greffés des textes. Un processus qui aura duré deux ans.

Photo : Marianne Duval.

Photo : Marianne Duval.

Pour interpréter le spectacle, une demi-douzaine d’acteurs triés sur le volet. Des artistes qui se sont totalement abandonnés au projet, s’entraînant pendant trois ans pour être le plus à l’aise possible, et le plus juste, sur les planches. Leur dur labeur n’aura pas été vain. Les hommes et les femmes de #PigeonsAffamés font rire autant qu’ils émeuvent, enchaînent déplacements saccadés et déhanchements lascifs, prêtent leur voix puissante au rap ou à des harmonies vocales rythmn and blues.

Les protagonistes de cette œuvre multidisciplinaire réfléchissent à leur rapport au bonheur, au sexe, à la productivité. Ils dénoncent avec sarcasme le sensationnalisme des nouvelles télévisées et s’amusent des commentaires souvent insipides publiés par les internautes sur les forums. Un message ponctué de références à la culture populaire, de l’hymne écolo de Marvin Gaye Mercy, Mercy Me à la ballade nostalgique I Can’t Stop Loving You de Ray Charles, en passant par la ritournelle publicitaire bien connue de McDonald’s I’m Loving It!

La prise de parole, dans #PigeonsAffamés, aurait pu être lourde et moralisatrice. Mais il n’en est rien. Anne-Marie White a tenu à faire de sa réflexion sur la perte de repères dans notre société actuelle une comédie musicale festive et nuancée, où les personnages sont ni totalement bons ni tout à fait méchants. À mille lieues de l’autoflagellation ou du cynisme, les constats que propose son spectacle nous bousculent, entre deux éclats de rire et une furieuse envie de danser. Une symphonie polyphonique réjouissante, on ne peut plus pertinente, alors que débute le temps des Fêtes.

Pour lire notre entrevue avec l’auteure et metteure en scène Anne-Marie White, c’est ici.

Le spectacle #PigeonsAffamés est présenté du 23 au 25 novembre 2016 au Théâtre Aux Écuries, à Montréal. Pour toutes les infos : auxecuries.com/projet/pigeonsaffames

Par la suite, il sera à l’affiche dans plusieurs autres villes canadiennes. Pour connaître les dates de la tournée : www.theatre-trillium.com/saison/paroles/pigeonsaffames1

ENTREVUE AVEC L’AUTEURE ET METTEURE EN SCÈNE ANNE-MARIE WHITE

Texte : Karine Tessier

#PigeonsAffamés_affiche

Quelque part entre la nostalgie d’une époque où tous les rêves étaient permis et la perte de repères actuelle, les #PigeonsAffamés virevoltent devant nos yeux. Spoken word, musique expérimentale, chant a capella, beatbox, mouvements de danse : tous les moyens sont bons pour nous livrer leurs réflexions, nous inciter à l’action. Une prise de parole qui bouscule, mais aussi qui fait éclater de rire et donne envie de danser. #PigeonsAffamés est le troisième spectacle écrit et mis en scène par Anne-Marie White, produit par Le Théâtre du Trillium. L’œuvre effervescente est présentée du 23 au 25 novembre au Théâtre Aux Écuries à Montréal, dans le cadre d’une tournée canadienne qui se poursuivra en 2017. Rencontre avec la créatrice aux multiples chapeaux.

Comment est né le spectacle #PigeonsAffamés?

Il y a quatre ou cinq ans, je regardais une émission de télé matinale. L’invitée était une femme qui parlait de tout l’effet que peut avoir sur le cerveau le geste de donner. Puis, en conclusion, on faisait la promotion de La Grande guignolée des médias. J’ai réalisé que notre cerveau est en quelque sorte formaté à recevoir n’importe quoi. À l’approche de Noël, donner aux gens défavorisés nous fait du bien, nous permet de taire notre culpabilité. Il y a de plus en plus de plates-formes qui nous donnent cette possibilité, d’experts qui nous confortent dans cette idée. Il y a une perte de repères… Non, je dirais plutôt une surabondance de repères. Peu importe nos choix et habitudes de vie, il nous est possible de tracer une logique qui légitime nos actions.

Photo : Marianne Duval.

Photo : Marianne Duval.

#PigeonsAffamés parle de ce confort sur lequel on surfe. C’est comme un cri intérieur, qui nous révèle que ce n’est pas vrai que nous sommes si bien que ça! Mais on arrive à taire cette petite voix, à la zapper assez aisément, pour se lover dans ce que j’appelle dans le spectacle la Dolce Vita. C’est ce que j’ai voulu creuser dans ma dernière création, mais, cela dit, sans aucune intention de lancer la pierre. C’est fait avec beaucoup d’humour. Et, moi-même, je ne suis pas épargnée. Il y a une scène où une cliente de la chaîne de fast-food Valentine se sent jugée par une femme qui offre des croquettes bio à l’extrait de thé vert à son chien. Cette dernière, c’est moi! (rire)

Est-on vraiment prêts à laisser aller un peu de notre confort pour aider les plus démunis? Si quelqu’un nous offrait une solution pour instaurer l’égalité sur terre, embarquerait-on? Ce sont des questions qui me font mal quand je me les pose.

Cette réflexion pourrait également s’appliquer à la mobilisation sur les réseaux sociaux. Par exemple, l’utilisation de #JeSuisCharlie, à la suite de l’attentat à Charlie Hebdo, à Paris. Est-ce que, concrètement, on parvient à changer les choses?

Je ne fais pas partie des gens qui affirment que ça ne va rien améliorer. Mais je crois qu’on pourrait être un peu plus humbles ou nuancés. On n’est ni bons ni méchants. Ce serait trop facile de se camper dans une position, dire qu’on est tous manipulés. Moi, ce qui m’intéressait particulièrement, dans la création de #PigeonsAffamés, c’est notre façon d’apaiser notre conscience, pour se sentir bien ensuite : pétitions, consultation de psychologues, dons de toutes sortes… C’est un aspect que je trouve très drôle chez l’humain! En même temps, cette fiction est nécessaire! Si on enlève toute superficialité, on ne peut plus vivre dans la société. On se détache et on ne contribue plus à rien. On a un moment à passer sur la terre. Je crois qu’on devrait le vivre le mieux possible, sans faire de mal aux autres.

Photo : Marianne Duval.

Photo : Marianne Duval.

Pour vous, l’engagement est inévitable lorsque vous créez une œuvre?

Oui. Mais je pense que… J’ai l’impression que, même dans le théâtre intime, où il n’y a pas clairement de questionnement politique ou social, il y a une forme d’engagement quand on nous présente un point de vue particulier, quand l’auteur porte un regard unique sur la vie. Ce qui m’attire, au théâtre, c’est le regard du créateur. La chose regardée n’a pas à être extraordinaire! Mais, si le regard vient d’une vie qui n’est pas la mienne, ça me désarçonne. C’est le partage d’une vision.

Votre parcours professionnel est jalonné de projets multidisciplinaires.

Oui. Avant, je faisais de la mise en scène. Depuis que j’écris, je plonge dans ce qui est le plus près de moi, la fille de frontières. Théâtre, danse, musique… Je n’aime pas catégoriser. Dans #PigeonsAffamés, les interprètes ne sont pas des danseurs, mais bien des acteurs qui bougent. Mylène Roy, avec qui j’ai collaboré pour la chorégraphie, est allée chercher quelque chose de vrai, d’esthétique, de poétique. Le théâtre que je crée s’exprime par différents médiums. Mais, dans mes pièces, on sent bien la fille de théâtre, de structure, ce qui fait écho à mon parcours de dramaturge.

Photo : Marianne Duval.

Photo : Marianne Duval.

#PigeonsAffamés a été présenté à plusieurs reprises depuis la première, en septembre 2015, à Ottawa. Quelle a été la réaction des spectateurs à leur sortie de la salle?

La réaction est forte, enthousiaste! Ce que j’ai entendu le plus, c’est des remerciements. Les gens sont presque bouche bée. J’ai comme l’impression que le spectacle touche une corde qui donne envie de se garrocher, de mordre dans la vie, sans perdre trop notre temps. L’œuvre fait du bien, dans le sens où elle nous botte le cul! Les spectateurs me confient leur envie de plonger, d’être, d’exister, de s’exprimer… pas tant de s’exprimer, mais de réaliser. Ils me parlent de leurs rêves, de leurs projets. Ils sont complètement allumés! Et, ça, c’est un énorme cadeau pour moi. J’en suis très touchée.

Pour lire notre critique de la pièce, c’est ici.

Le spectacle #PigeonsAffamés, écrit et mis en scène par Anne-Marie White, est présenté du 23 au 25 novembre 2016 au Théâtre Aux Écuries, à Montréal. Pour toutes les infos : auxecuries.com/projet/pigeonsaffames

Par la suite, il sera à l’affiche dans plusieurs autres villes canadiennes. Pour connaître les dates de la tournée : www.theatre-trillium.com/saison/paroles/pigeonsaffames1