Nmihtaqs Sqotewamqol / La Cendre de ses os : l’importance de la transmission

Publié: 11 novembre 2021 dans Arts visuels, Histoire et patrimoine, Littérature, Musique, Théâtre et danse

ENTREVUE AVEC DAVE JENNISS, AUTEUR ET METTEUR EN SCÈNE

Texte : Karine Tessier

Dans sa toute dernière pièce, Nmihtaqs Sqotewamqol / La Cendre de ses os, l’auteur, metteur en scène et comédien Dave Jenniss explore à nouveau des thèmes qui lui sont chers, tels le territoire, l’identité et l’héritage. Cette fois, c’est en racontant l’histoire des deux frères Kaktanish, qui réagissent de manière bien différente au décès de leur père, survenu trois ans plus tôt. On s’est entretenu avec l’artiste, qui est également directeur artistique des Productions Ondinnok, première compagnie de théâtre francophone autochtone au Canada, pour en apprendre davantage sur ses méthodes de travail, les projets qu’il aimerait réaliser, ainsi que de ses coups de cœur artistiques autochtones.

Photo : Myriam Baril Tessier.

Dans vos écrits, le thème de la transmission est omniprésent. L’importance de l’héritage pour vous explique-t-elle la nouvelle direction que prend votre carrière?

Je ne suis pas quelqu’un qui aime être à l’avant de la scène. Je l’ai déjà été à l’époque où j’étais acteur. Depuis trois ou quatre ans, depuis que j’ai pris la direction d’Ondinnok, j’ai le goût de plonger dans la mise en scène, dans la direction d’acteurs, et j’aime vraiment ça. J’ai envie de transmettre ce que j’ai appris aux côtés d’Yves Sioui Durand et Catherine Joncas, depuis que je suis arrivé à la compagnie, en 2004. Présentement, je le fais avec mes acteurs qui ne connaissaient pas la troupe. Ils trouvent ça un peu difficile parce que j’ai une approche un peu plus organique, plus spirituelle aussi!

Il y a toujours un élément cérémonial dans votre façon de travailler. Vous brûlez de la sauge, il y a un petit rituel… Ces gestes ont toujours été présents dans votre processus de création?

C’est ce que j’ai appris chez Ondinnok et, pour moi, ça allait de soi que je devais continuer là-dedans. Même si je fais du théâtre un peu plus contemporain, il y a toujours ce côté mythologique à l’intérieur de moi. C’est ma base. C’est pour ça qu’à chaque fois que je fais un atelier, une mise en scène ou que j’écris un texte, il y a des moments où on plonge dans une espèce de monde renversé, un monde imaginaire où on est du côté plus spirituel. Il y a une lenteur également que j’ai apportée, que je trouvais intéressante.

Cette solennité, cette envie de prendre le temps sont à mille lieues de la société de performance dans laquelle nous vivons. Comment les comédiens ont-ils réagi face à cette approche?

Ç’a été un beau défi! Prendre le temps de prendre le temps… Je l’ai dit souvent, souvent, souvent, depuis le début des répétitions : « Vous allez trop vite. Prenez votre temps, il n’y a rien qui presse. » C’est une espèce de contre-théâtre un peu, ce que j’ai essayé de faire avec Nmihtaqs Sqotewamqol / La Cendre de ses os, c’est essayer justement de pas être dans la performance. C’est quelque chose que j’ai appris chez Ondinnok, être juste là, être vrai et se laisser transporter par les mots! Souvent, on n’est pas obligé de jouer énorme, surtout dans une salle comme La Petite Licorne!

Photo : Myriam Baril Tessier.

Parce que les spectateurs, même ceux assis tout au fond, voient les expressions faciales, chaque petit geste.

Oui, c’est ça! Tout le monde a été quand même assez ouvert. Il y a des gens avec qui j’avais déjà travaillé, comme Charles Bender, chez Ondinnok. Mais, les autres, ça leur faisait du bien, ainsi que l’absence totale de jugement. Ça fait partie des pierres fondatrices de la compagnie : ne jamais se juger, ne jamais juger l’autre. On a la chance d’avoir un aîné anichinabé avec nous, qui joue, Roger Wylde. Il amène un calme, une sérénité, et on le ressent même dans le spectacle.

Vous êtes directeur artistique de la troupe depuis maintenant quatre ans et demi. Comment voyez-vous ce nouveau rôle de patron?

Je suis, je pense, davantage un ami qui est là pour faire avancer la compagnie avec toute l’équipe. On fait des retraites de groupe, quatre par année. À ce moment, on se retire trois ou quatre jours et on fait des exercices, des ateliers, de la méditation. Et on essaie de trouver les meilleures choses pour faire progression, évoluer Ondinnok.

Quels seraient vos souhaits pour l’avenir de la troupe?

Depuis quelque temps, on est dans une phase de théâtre un peu plus parlé, un peu plus contemporain, notamment avec L’Enclos de Wabush, coproduit avec le Nouveau Théâtre Expérimental, et Nmihtaqs Sqotewamqol / La Cendre de ses os à La Licorne. Juste avant de fermer les bureaux pour la période estivale, j’ai eu une rencontre avec la direction générale, avec les mentors, Yves et Catherine, et j’ai beaucoup parlé de mon désir de revenir à l’ancien Ondinnok, donc un théâtre plus organique, peut-être moins verbeux, plus dans le corps, dans le physique, dans les histoires du passé, dans le lien avec le territoire. J’ai le goût de plonger dans quelque chose comme ça pour les prochaines œuvres.

Photo : Myriam Baril Tessier.

Qu’est-ce que le corps, le mouvement, le silence permettent que les mots ne permettent pas?

Quand les silences sont vraiment là, sont vraiment habités, qu’ils sont faits avec sincérité, qu’on ne les plaque pas avec un jeu d’acteur, je trouve qu’ils sont souvent plus puissants que les mots qui sont dits. J’ai coupé du texte justement en répétition. Tout ce qu’on a décidé de faire, avec mon assistante-metteuse en scène Édith Paquet, c’est une espèce de contre-balancement du jeu. Si on se déplace, on se déplace pour la bonne raison.

D’ailleurs, la structure sur laquelle on joue, faite de bois, peut créer un certain handicap. J’avais ce désir d’une scénographie dans laquelle les acteurs se promènent et se sentent un peu pris, à l’étroit, ce qui les oblige à bouger pour les bonnes raisons. Le déséquilibre leur demande d’ancrer leurs pieds comme des racines. Sans que ce soit joué comme une tragédie, leurs corps sont tragiques! Ça vient du ventre, c’est viscéral!

La pièce a été écrite en français, mais des passages en langue wolastoqiyik y ont été intégrés. On les entend ou ils sont projetés sur un écran.

C’est important d’entendre cette langue-là sur la scène, de la lire, même si on ne la comprend pas. On dirait que je ne suis plus capable de m’empêcher de la mettre dans mes textes. Ça fait partie de l’ADN de l’histoire.

Et ça contribue du même coup à ce que les langues autochtones se transmettent, survivent, et qu’on en laisse des traces. Donc, c’est aussi un travail social, politique, historique. C’est plus qu’un choix artistique.

Effectivement, c’est un choix d’éducation… Oui, on peut considérer ça comme un geste politique, de s’affirmer, d’être fier de ces langues-là! On l’aborde d’ailleurs dans la pièce! Le personnage de Martin revient dans son ancien village avec ce désir de léguer une langue qu’il a réussi à apprendre petit à petit, quand il était dans le bois avec un aîné. Il dit : « C’est la chose la plus riche qu’on a! C’est comme ça qu’on va pouvoir faire survivre la communauté. » Ce n’est pas en faisant un port méthanier ou quoi que ce soit de politique ou d’économique! La survie d’une nation, c’est la langue.

Nmihtaqs Sqotewamqol / La Cendre de ses os a d’abord été présentée en lecture publique au Festival du Jamais Lu en 2019. Comment l’œuvre a-t-elle évolué depuis?

J’ai commencé à l’écrire en 2018. C’est parti un peu du premier spectacle que j’ai fait sur les sujets de la transmission, de l’identité, qui s’appelait Ktahkomiq. Je trouvais que je n’avais pas fait le tour en lien avec l’identité et la communauté dont je fais partie. Chez Ondinnok, on travaille beaucoup sous forme de laboratoire. Alors, j’ai amené mes acteurs dans le Bas-du-Fleuve. On y a bossé pendant une semaine, dans une maison, dans laquelle on habitait également. Il y avait donc constamment une discussion à propos du travail. C’est comme ça que le texte s’est construit. Ce qui est important, et je le dis tout le temps, c’est le résultat, d’arriver au bout et que tout le monde soit fier de ce qu’il a fait.

Si vous n’aviez pas de contraintes de budget, de temps, votre plus grand fantasme artistique, quel serait-il?

On est plein d’amis ensemble, qui sont tous passés chez Ondinnok. Tout le monde est séparé dans diverses compagnies et je trouve qu’on s’oublie beaucoup. J’aimerais faire une espèce de voyage autochtone d’est en ouest, partir avec un camion, une troupe, un chapiteau, une maison longue, et se promener comme à l’ancienne et faire ce théâtre organique, sans artifice, dans les communautés autochtones, dans les villes. Au bout de l’itinéraire, on pourrait transmettre autre chose, avec les autochtones de l’ouest du pays. Ce serait comme un chemin de passation, mais théâtral. C’est vraiment embryonnaire comme projet, mais c’est quelque chose qui me fait rêver.

Quels ont été vos derniers coups de cœur artistiques autochtones?

J’ai écouté le dernier disque de Samian. Pour moi, c’est un travail colossal de faire un disque dans la langue anichinabée, quand tu ne la parles pas vraiment. C’est faire un effort grandiose. Également, toutes les œuvres de Caroline Monnet, j’aime beaucoup. La pièce Okinum de sa sœur Émilie, qui est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2021. Mais je pense que la dernière chose que j’ai aimée et qui m’a fait réfléchir, c’est le rapport autochtones et non-autochtones, quand je suis allé voir l’exposition sur Riopelle au Musée des beaux-arts de Montréal. Ça m’a beaucoup touché! Ce que j’ai envie de dire aux gens, c’est : allez dans les musées, c’est la meilleure chose à faire! Il y a beaucoup de livres aussi! Soyez curieux!

La pièce Nmihtaqs Sqotewamqol / La Cendre de ses os, écrite et mise en scène par Dave Jenniss, est présentée au Théâtre La Licorne de Montréal jusqu’au 12 novembre 2021. Toutes les infos ici.

Pour suivre les créations d’Ondinnok, c’est ici.

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