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Texte : Karine Tessier

Photo : Andrée Lanthier.

Alors que la noirceur tombe dans la salle du Centaur Theatre, les premières notes de Power de Kanye West résonnent. Une pièce dont les paroles, de la bouche même du rappeur américain, représentent un hymne au super-héros, tout en abordant les thèmes de la critique, du désespoir et du suicide. Une œuvre qui illustre à la fois la force de la communauté noire américaine et les combats qu’elle mène toujours contre les inégalités sociales.

Au son de cette puissante mélodie, s’installent sur scène Pharus et ses copains de la chorale de la Charles R. Drew Prep School, Bobby, A.J., David et Junior. À la fin de l’année scolaire, le groupe est chargé d’interpréter l’hymne de l’école, Pharus en tête. Lorsqu’un de ses camarades lui murmure des quolibets homophobes, le jeune homme cesse de chanter, ce qui irrite le directeur Marrow. Quand celui-ci demande des comptes à Pharus, l’élève refuse de dénoncer son collègue, affirmant que ça ne respecterait pas le code d’honneur de l’institution d’enseignement. Mais, l’automne venu, alors que Pharus est en dernière année et à la tête de la chorale, il a bien l’intention de se venger.

Photo : Andrée Lanthier.

Choir Boy, de Tarell Alvin McCraney et mise en scène par Mike Payette, ouvre la saison du Centaur Theatre, qui fête cette année son 50e anniversaire. Un choix qui reflète l’audace de cette institution montréalaise, qui a toujours fait la part belle à la diversité dans sa programmation. Le drame musical a été joué pour la première fois en 2012, au Royal Court Theatre de Londres. Et, en décembre prochain, il sera monté à Broadway, au Manhattan Theatre Club. Dire que cette première new-yorkaise est attendue relève de l’euphémisme, alors que se multiplient les critiques élogieuses dans les médias nord-américains et européens.

Auteur de plusieurs pièces, le dramaturge McCraney s’est fait connaître par plusieurs en remportant, avec le réalisateur Barry Jenkins, l’Oscar du meilleur scénario – adaptation pour le film Moonlight, lors de la cérémonie des Academy Awards de 2017. Un coming-of-age bouleversant, qui aborde les thèmes des identités afro-américaine, masculine et sexuelle. Des sujets rarement abordés dans une même création, que ce soit sur les planches ou au grand écran.

Dans Choir Boy, les mêmes thématiques complexes. On y suit le cheminement d’un groupe d’adolescents noirs, pensionnaires d’une école privée. Entre les murs de l’institution, véritable microcosme de la société américaine, ils seront déchirés entre amitiés et rivalités. Bien difficile, en effet, de faire abstraction de l’intolérance ou de la jalousie d’autrui, quand la construction de notre propre identité passe par le regard de l’autre. Ces garçons dans la fleur de l’âge prendront conscience que, si un monde de possibilités s’ouvre à eux, les obstacles qui jalonneront la route qui les sépare de leurs rêves sont légion.

Dans le rôle principal, le charismatique Steven Charles campe un Pharus aussi flamboyant qu’attachant, dont la résilience est inspirante. À ses côtés, Lyndz Dantiste émeut par la compassion et l’ouverture qu’il insuffle au personnage de A.J., joueur dans l’équipe de baseball du lycée et cochambreur de Pharus. La complicité entre les deux acteurs offre au public certaines des plus belles scènes du spectacle, dont l’inoubliable moment où A.J. coupe les cheveux de son ami, qui refuse de se rendre chez le barbier, où on se moquait de lui alors qu’il était enfant.

Photo : Andrée Lanthier.

À leurs côtés, Patrick Abellard offre une performance toute en nuances. Son Bobby, qui n’hésite pas à faire appel à l’intimidation pour faire sa place, dévoile peu à peu sa vulnérabilité. Christopher Parker est quant à lui solide dans son interprétation de David, un jeune homme chrétien troublé. Si le personnage de Junior se fait plus discret dans l’histoire de Choir Boy, Vlad Alexis vole la vedette à chacune de ses apparitions, grâce à un talent de comique hors du commun.

Les cinq jeunes bourrés de talent sont épaulés par deux artistes d’expérience, qu’on a déjà vus sur les planches du Centaur Theatre : Quincy Armorer, aussi directeur artistique du Black Theatre Workshop, dans le rôle de l’autoritaire directeur Marrow, et Paul Rainville, dont le Mr. Pendleton tentera d’enseigner aux élèves à développer leur créativité. Tous deux livrent leurs lignes avec un sens du rythme sans faille.

Photo : Andrée Lanthier.

La distribution impressionne tout autant dans les numéros musicaux, exécutés avec énergie et passion. Si les opinions et les caractères des cinq jeunes les divisent, leurs voix s’unissent à la perfection. Les pièces gospel témoignent de l’histoire complexe des États-Unis et des luttes de la communauté afro-américaine, qui subit, encore aujourd’hui, les contrecoups de l’esclavage. Leur interprétation a cappella met en valeur les histoires tragiques qu’elles racontent.

Une scène inoubliable : la chanson Motherless Child, livrée sous la douche par les élèves. Baignés d’une lumière éthérée, les adolescents chantent cette pièce traditionnelle décrivant la séparation des esclaves d’avec le continent africain, leur culture, leur famille. Ici, Motherless Child fait également écho à la solitude des garçons, séparés de leurs parents et se sentant incompris par le monde qui les entoure. Chapeau au directeur musical de Choir Boy, Floydd Ricketts, aussi chef du McGill University Chorus, qui a su rendre les mélodies pertinentes et modernes, tout en respectant leur importance historique.

On s’en voudrait de ne pas mentionner le travail inspiré de Rachel Forbes, dont la scénographie, astucieuse, permet de maximiser l’espace, tout en situant l’action dans une demi-douzaine de lieux. Les décors, magnifiques, sont mis en valeur par les éclairages élégants conçus par Andrea Lundy.

Photo : Andrée Lanthier.

Choir Boy se veut une réflexion nuancée sur l’identité et le respect des traditions, qui provoque le spectateur en le confrontant à ses propres préjugés. Comment concilier héritage culturel et émancipation? Une question encore plus difficile à se poser lorsqu’elle s’ajoute aux interrogations inhérentes à l’adolescence, aux rêves et aux peurs caractéristiques de l’âge tendre. Une pièce au cœur grand comme le monde, dont l’intelligence n’a d’égal que sa grande beauté.

Choir Boy, de Tarell Alvin McCraney, mise en scène par Mike Payette, est présentée du 9 au 28 octobre 2018, au Centaur Theatre, à Montréal.

Toutes les informations ici : www.centaurtheatre.com/choir-boy.html

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CRITIQUE DE BIG EYES DE TIM BURTON

Texte : Véronique Bonacorsi

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Si le modus operandi de Tim Burton (Alice in Wonderland, Frankenweenie) des 10 dernières années peut se résumer à mêler histoire farfelue, effets spéciaux colorés et Johnny Depp, Big Eyes détonne dans ce parcours cinématographique. Sa dernière aventure au grand écran raconte sobrement la fable véridique – mais assez étonnante – de la peintre Margaret Keane.

Dans la contrée non lointaine et tout à fait tangible de San Francisco, dans les années 1950, Margaret, mère divorcée et artiste inappréciée, rencontre Walter Keane. Après leur union, les Keane se retrouvent propulsés dans un monde de beatniks, où ils cherchent à faire connaître leurs peintures respectives. Lorsque les tableaux de Margaret commencent à gagner en popularité, non seulement son nouvel époux s’approprie le mérite, mais il parvient à convaincre sa femme de l’accompagner dans cette supercherie. Plus le couple s’embourbe dans ce mensonge – la plus grande fraude artistique de l’histoire – plus Margaret, transformée en usine humaine d’œuvres d’art, se perd, en tant qu’artiste et en tant que femme.

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Ayant eu du succès avec plusieurs biographies portées à l’écran (Man on the Moon, Ed Wood, aussi réalisé par Tim Burton), les partenaires d’écriture Scott Alexander et Larry Karaszewski se sont sentis interpellés par l’aspect incroyable de l’histoire de Margaret. Cette émouvante leçon de bravoure personnelle représentait aussi l’occasion d’aborder la culture parfois problématique de la consommation de l’art, ainsi que l’éveil du mouvement féministe, des thèmes toujours d’actualité. Les scénaristes, avec le souci de véracité, rencontrent Margaret Keane, afin de s’assurer des détails, mais surtout qu’elle se sente à l’aise avec ce qui allait être mis en scène.

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Pendant près d’une décennie, le scénario a maintes fois failli être porté au cinéma. Un souhait seulement concrétisé lorsque Tim Burton, un producteur très tôt dans le projet, se voit disponible pour immortaliser la vie d’une artiste qu’il a longtemps admirée, sans le savoir. Les peintures de « Walter » Keane étaient omniprésentes dans le paysage de la jeunesse de Burton – en tant qu’adulte, après la révélation de la fraude, il en a même commandé directement de la peintre – et il paraît évident qu’elles ont influencé le look signature de ses films.

Le réalisateur Tim Burton.

Le réalisateur Tim Burton.

Big Eyes constitue certainement la création la moins reconnaissable du réalisateur. Produite à petit budget, l’oeuvre repose sur le tourment d’un personnage central non verbal. L’esprit fantaisiste de Tim Burton opère ici dans les paramètres limités de la réalité. On parvient tout de même à sentir le caractère « surréel », à la manière d’un conte de fées, dans sa façon de présenter les mots de Alexander et Karaszewski, un scénario qui se veut inspirant, mais qui tombe parfois dans les clichés du film hollywoodien au happy ending.

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La plus belle prouesse de ce film biographique est accomplie par le duo de Amy Adams et Christoph Waltz. Les interprètes de Margaret et Walter Keane parviennent à nous faire croire en cette relation si invraisemblable psychologiquement, entre la douce peintre et le pro raconteur. Si Waltz paraît souvent, mais légitimement, caricatural dans son interprétation, il rend à merveille la dualité charmant-menaçant du personnage. De Adams, la vraie Margaret Keane, pour qui Big Eyes représente une expérience à la fois thérapeutique et traumatisante, parle d’une performance fantastique, et avec raison. L’actrice a su incarner la dignité et la délicatesse de son sujet, au lieu de la faiblesse qu’il s’en dégage à première vue. Et enfin, le public peut connaître la véritable âme qui se cachait derrière tous ces grands yeux.

Margaret Keane et Amy Adams.

Margaret Keane et Amy Adams.

Big Eyes réunit aussi quelques collaborateurs réguliers de Tim Burton, dont la costumière Colleen Atwood (Alice in Wonderland), gagnante de trois oscars. Lana Del Rey a coécrit la chanson titre, nommée aux Golden Globes. Amy Adams a reçu plusieurs nominations pour son rôle, et a même été récompensée du Golden Globe de la meilleure actrice.
Le DVD est disponible depuis le 14 avril 2015.

Site Web officiel du film : bigeyesfilm.com

Texte : Karine Tessier

Photos : S.E. Amesse

Le réalisateur québécois Kim Nguyen.

Le cinéaste québécois Kim Nguyen.

Après 12 jours et une centaine de films issus de plus de 30 pays, la 9e édition du Festival international du film black de Montréal (FIFBM) s’est achevée dimanche dernier. Les cinéphiles et invités rassemblés au Cinéma Impérial ont eu droit à une soirée de clôture éclectique, à l’image de l’événement, le plus important du genre au Canada.

La présidente du FIFBM présente le Prix avant-garde 2013 au cinéaste Kim Nguyen.

La présidente du FIFBM Fabienne Colas présente
le Prix avant-garde 2013 à Kim Nguyen.

Le tout premier Prix avant-garde du FIFBM a été remis au réalisateur québécois Kim Nguyen pour « ses efforts exceptionnels de sensibilisation aux réalités noires ». Le quatrième long métrage du polyvalent cinéaste, Rebelle, raconte le destin tragique des enfants soldats et a été tourné entièrement en République démocratique du Congo.

Kim Nguyen s'est dit très touché de recevoir le Prix avant-garde 2013 remis par le FIFBM.

Kim Nguyen s’est dit très touché de recevoir le Prix avant-garde 2013 remis par le FIFBM.

Applaudie aux quatre coins du monde, la plus récente œuvre du cinéaste a été récompensée du Prix du meilleur long métrage au Festival du film de TriBeCa à New York, d’une mention spéciale du jury œcuménique à l’influent Festival du film de Berlin, en plus d’être nommée pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère à la dernière cérémonie des Academy Awards.

Les jurés de cette 9e édition du Festival international du film black de Montréal ont aussi fait connaître les courts, moyens et longs métrages qui ont retenu leur attention cette année.

Court métrage documentaire : My Last Swim de Lesego Lediga, le portrait inspirant d’une jeune sud-africaine victime de viol qui entame un douloureux processus de guérison.

La cinéaste Lesego Lediga reçoit le prix du meilleur court métrage documentaire pour The Last Swim.

La cinéaste Lesego Lediga reçoit le prix du meilleur court métrage documentaire
pour My Last Swim.

Court métrage de fiction : Kiruna-Kigali de Goran Kapetanovic, les histoires entrecroisées de deux femmes qui s’apprêtent à donner naissance à leur enfant, l’une en Suède, l’autre au Rwanda.

Mention spéciale : The Runner de Parker Ellemran, le parcours d’un garçon du Cap qui cherche de l’argent pour payer l’opération de sa mère.

Le metteur en s`cene et réalisateur Michel Monty, président du jury pour les courts et moyens métrages.

Le metteur en scène et réalisateur Michel Monty,
président du jury pour les courts et moyens métrages.

Moyen métrage documentaire : Finding Hilliwood de Leah Warshawski et Chris Towey, une œuvre qui braque les projecteurs sur l’industrie du 7e art au Rwanda.

L'artiste et réalisatrice Jennifer Alleyn, présidente du jury pour les longs métrages documentaires.

L’artiste et réalisatrice Jennifer Alleyn,
présidente du jury pour les longs métrages documentaires.

Long métrage documentaire : Small Small Thing de Jessica Vale, l’histoire bouleversante d’une fillette de sept ans qui, violée par un cousin, doit subir de multiples interventions médicales pour recouvrer la santé. Un combat que la petite a fini par perdre, il y a quelques mois à peine, à l’âge de 13 ans.

Long métrage de fiction : The Retrieval de Chris Eska, un drame qui se déroule pendant la guerre de Sécession américaine.

Mention spéciale : Something Necessary de Juddy Kibinge, le récit d’une femme qui tente de refaire sa vie après la guerre civile qui a ravagé le Kenya suite aux élections de 2007.

Le réalisateur Lewis Cohen, président du jury pour les longs métrages de fiction.

Le réalisateur Lewis Cohen,
président du jury pour les longs métrages de fiction.

La soirée s’est terminée avec la projection, en première canadienne, de la comédie désopilante Denis de Lionel Bailliu. On y suit les aventures de Vincent (le très populaire Fabrice Éboué), qui a vu deux des femmes de sa vie le quitter pour Denis (Jean-Paul Rouve), un hurluberlu professeur de lutte.

Rendez-vous à l’automne 2014 pour le 10e anniversaire du Festival international du film black de Montréal!

Site Web officiel du Festival international du film black de Montréal: www.montrealblackfilm.com

ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR ET SCÉNARISTE JUAN ANDRÉS ARANGO

Texte : Karine Tessier

Photos : S.E. Amesse

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Tomás, un adolescent afro-colombien, quitte son village pour le quartier de La Playa, à Bogota. Pour un jeune noir, faire sa place dans une ville à majorité blanche est ardu. Le garçon trouvera dans la coiffure un moyen d’expression et de survie. Tout comme les esclaves avant lui, eux qui tissaient dans les cheveux de leurs enfants des cartes routières pour leur permettre de s’échapper.

Présenté d’abord à Cannes en 2012, en sélection officielle dans la section Un certain regard, La Playa D.C. est projeté en première nord-américaine au Festival international du film black de Montréal, avant de sortir en salles dans la belle province l’hiver prochain. Rencontre avec son scénariste et réalisateur, le Colombien et Montréalais d’adoption Juan Andrés Arango.

Le réalisateur Juan Andrés Arango et l'acteur Luis Carlos Guevara font la une du journal colombien El Universal lors de leur passage à Cannes en 2012.

Le réalisateur Juan Andrés Arango et l’acteur Luis Carlos Guevara font la une
du journal colombien El Universal lors de leur passage à Cannes en 2012.

Votre film a connu tout un parcours depuis un an et demi!

Oui. Le Festival international du film black de Montréal, c’est le 57e festival pour La Playa D.C.! Le long métrage a été présenté dans plus de 35 pays : en Europe, en Asie, en Amérique latine…

Le scénario est très riche. Il est question de l’esclavage, des relations familiales, de la vie urbaine, du racisme, de la pauvreté. Comment vous est venue cette histoire complexe?

Je suis né, j’ai grandi, puis j’ai fait mes études universitaires à Bogota. J’ai vu la ville se transformer radicalement. Auparavant, les Noirs étaient concentrés sur la côte pacifique de la Colombie. Quand la région a été touchée par la guerre, il y a eu un exode énorme vers les grandes villes, comme Bogota. Depuis 10 ans, 300 000 Afro-Colombiens sont venus s’y installer!

Traditionnellement, l’endroit était très raciste, n’ouvrait pas facilement ses portes à ces jeunes qui arrivaient. Mais la ville se métamorphose malgré elle. La communauté afro-colombienne, qui a une culture très particulière, très forte, est en train de changer l’identité de la Bogota.

On sent bien cette tension, cette résistance face à la mixité dans votre film. Mais jamais on n’assiste à des altercations violentes.

C’est un racisme assez discret. Tout le monde dit : « Non, je ne suis pas raciste. Je les trouve sympathiques, les Noirs. » Quand ils jouent dans l’équipe de soccer colombienne ou qu’ils se lancent dans la chanson, ça va très bien. Mais pour vraiment leur ouvrir les portes, leur donner de bons emplois ou, je ne sais pas, accepter que sa fille marie un Afro-Colombien, c’est une autre affaire.

Mais il y a des manifestations très fortes! La police fait beaucoup de profilage racial. Ces jeunes se font arrêter constamment, se font fouiller constamment juste parce qu’ils sont noirs.

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Dans votre long métrage, on découvre une tradition qui remonte à l’époque de l’esclavage. Des femmes tissaient des cartes routières sur la tête de leurs enfants pour indiquer à leur mari comment s’échapper.

Les noms de ces coiffures et les motifs qu’on y voit sont encore présents aujourd’hui sur la côte pacifique. Tout naturellement, les Afro-Colombiens arborent cela sur leur tête. Et ils sentent qu’il y a une force, une symbolique à ces coiffures.

Par contre, à Bogota, les jeunes sont davantage influencés par la culture hip-hop, afro-américaine. Et ils commencent à mélanger les traditions et les tendances urbaines, pour créer des images sur leur tête qui représentent leur appartenance à la ville. Ils cherchent leur place dans cette ville. Ils actualisent, si on veut, cette idée de coiffure qui est aussi une carte pour trouver leur chemin.

Comment avez-vous découvert les acteurs qui personnifient les frères Tomás (Luis Carlos Guevara), Chaco (James Solís) et Jairo (Andrés Murillo)?

Ce sont tous des acteurs non professionnels. Il s’agit de leur premier rôle au cinéma. On a commencé par une recherche dans les quartiers de Bogota où vivent les Afro-Colombiens, les réfugiés internes. Ça a duré environ deux ans. Et ça nous a permis d’identifier les espaces de la ville où il y avait une forte présence afro-colombienne.

Ensuite, pour le casting, on est allés dans 15 de ces quartiers, des coins marginaux de la ville, aidés par des organismes communautaires. On a rencontré des jeunes qui avaient un parcours très similaire à celui des personnages. Par exemple, James, qui joue le frère aîné Chaco, il est réellement un immigrant clandestin. Il a fait sept voyages, caché dans des bateaux, vers des endroits différents : aux États-Unis, au Canada… Et il s’est fait déporter sept fois. Et comme son personnage, il est coiffeur et fait aussi du car tuning. Je pense que c’est essentiel lorsqu’on travaille avec des non-professionnels. Ils doivent partir d’une réalité qu’ils connaissent bien.

On a commencé des ateliers dramatiques avec eux. On a visité tous les espaces où on allait filmer. Ils ont appris à faire toutes les actions qu’ils devaient faire dans le film. Luis Carlos, l’interprète de Tomás, n’était pas coiffeur. Alors, pendant plusieurs mois, il est allé dans un salon de coiffure afro-colombien. Il a coiffé des clients, négocié les prix. Quand on a commencé à tourner, les jeunes étaient très, très confortables avec toute l’équipe. Il y avait un lien de confiance très fort entre eux et moi.

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Devant le succès remporté par La Playa D.C. et sa présentation dans plus de 35 pays, comment les acteurs réagissent-ils?

Très bien! Pendant la préparation, puis le tournage du film, on a fait très attention. On leur a expliqué que ça allait être une expérience incroyable, que ça allait changer leur vie pendant six mois, mais qu’ils n’allaient pas devenir des stars à Hollywood. Parce que c’est très facile d’entrer dans cette idéologie.

Ils ont beaucoup voyagé. Luis Carlos est venu à Cannes avec nous. Les acteurs sont aussi allés en Espagne, au Mexique… Mais, pour la plupart, ils sont retournés ensuite à leur vie.

Ils n’envisagent pas devenir acteurs?

Luis Carlos, oui, peut-être. On a trouvé une place dans une école d’art dramatique pour lui à Bogota. Il a 18 ans maintenant. Il est en train de décider s’il veut suivre ce chemin ou pas. Mais je pense qu’il a un talent extraordinaire.

Il s’agit de votre premier long métrage de fiction. Vous avez surtout travaillé sur des documentaires, en tant que réalisateur et directeur photo.

Mon film, c’est de la fiction, mais à la frontière du documentaire. Oui, c’est de la fiction parce qu’il y avait un scénario. C’est une vision très personnelle de la communauté afro-colombienne. Mais j’ai écrit ce scénario en m’inspirant de plusieurs histoires vraies que j’ai entendues pendant des années.

Et on a tourné comme on l’aurait fait pour un documentaire. On avait une équipe très réduite, très flexible. Et plutôt que de créer des espaces artificiels, on s’est camouflés dans les lieux réels de la ville. On ne voulait pas non plus placer des figurants partout. On a préféré profiter de l’énergie qu’il y avait dans ces endroits.

La direction photo a d’ailleurs été faite par un Québécois, Nicolas Canniccioni. Il travaille beaucoup en fiction maintenant, mais il vient, comme moi, du documentaire. Il a cette capacité d’observer et de réagir très spontanément.

Juan

Vous avez appris cette semaine que La Playa D.C. a été choisi par la Colombie pour la course à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Quelle a été votre réaction?

Je suis chaque fois très surpris quand je reçois une bonne nouvelle, que ce soit pour Cannes ou les oscars, parce que c’est un film qu’on a fait avec très peu de moyens. Je trouve que c’est un très beau geste parce que c’est de croire en des œuvres qui racontent des histoires différentes, qui prennent des risques en ce qui a trait au langage visuel, avec des acteurs non professionnels. Je pense que c’est un choix courageux.

Et votre prochain film, vous y pensez déjà?

Présentement, je suis en période de recherche pour mon deuxième long métrage, qui a pour titre X-Quinientos. C’est un film choral avec trois histoires : une à Montréal, une à Mexico et une à Buenaventura en Colombie. Les personnages vivent une situation similaire, mais dans des environnements radicalement différents. On y réfléchit sur la façon dont les Américains, du nord et du sud, se regardent les uns, les autres, sur les représentations artificielles qu’on se crée.

Mon objectif est de terminer le scénario en février prochain. Et j’espère commencer le tournage à la fin de 2014. Heureusement, j’ai déjà l’appui de la SODEC et du Conseil des arts et des lettres du Québec. Pour La Playa D.C., on n’a eu aucune aide québécoise ou canadienne. Alors, je suis très content!

Site Web officiel du film La Playa D.C. : www.laplayadc.com