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CRITIQUE DE LA PIÈCE QUAND LA PLUIE S’ARRÊTERA, D’ANDREW BOVELL, TRADUITE ET MISE EN SCÈNE PAR FRÉDÉRIC BLANCHETTE

Texte : Julie Baronian

C’est dans une atmosphère lugubre de fin du monde, avec des pluies perpétuelles et des inondations – sujet qui, étrangement, ne saurait être plus d’actualité – que s’ouvre la nouvelle saison de Duceppe. Quand la pluie s’arrêtera, d’Andrew Bovell, est une pièce dramatique et poignante. Des pans de vie entremêlés de quatre générations d’une même famille, sur deux continents, nous y sont révélés. Et les personnages de la pièce vivent drame après drame.

La pièce débute en Australie, en 2039, lorsqu’un poisson tombe aux pieds de Gabriel York, tel que l’avait prédit son grand-père en 1959, présageant la fin du monde. Attendant la visite de son fils Andrew, qu’il n’a pas vu depuis 20 ans, il décide de faire cuire ce poisson pour leur dîner. Puis, à Londres, en 1988, Gabriel Law décide de partir pour l’Australie, pour tenter de retracer son père Henry, disparu depuis des années. Et à travers leurs histoires, il y a aussi celles d’Elizabeth et Henry Law, en 1959, et de Gabrielle York et son mari Joe Ryan, en 2013.

Bien que le spectateur essaiera inévitablement de démêler le tout – époques, lieux et personnages – dans une gymnastique mentale quelque peu laborieuse, et que mille et une questions surgiront dans son esprit tout au long du spectacle, il ira de surprise en surprise et sera captivé. La force de cette pièce de Bovell réside justement dans son intelligente complexité.

On nous parle ici de drames familiaux, de cycles qui se répètent, de ce qui se transmet de génération en génération, de ce qu’on lègue à nos enfants, des répercussions de nos gestes… Mais il s’agit là, par le fait même, d’une judicieuse métaphore sur les nombreux bouleversements causés par les changements climatiques, dont nos propres actions en sont la source. Alors que les personnages de la pièce répètent les mêmes abandons, les mêmes trahisons, les mêmes erreurs, génération après génération, mais qu’ils se parlent, agissent, essaient de se sortir des drames de leur passé qui les hantent… peut-être est-il trop tard pour la planète et pour que les êtres humains changent leur façon de vivre sur celle-ci?

Andrew Bovell a créé Quand la pluie s’arrêtera en 2008, en Australie. Sa pièce a ensuite été présentée à New York en 2010, puis dans plusieurs pays à travers le monde, dont l’Allemagne, le Japon et le Royaume-Uni, où elle a été partout acclamée. Elle a récolté de nombreux prix, entre autres en Australie et aux États-Unis.

Le texte est superbement bien traduit par Frédéric Blanchette, qui en a aussi assuré la mise en scène. Une mise en scène épurée, mais parfaite, qui relevait assurément du défi, avec ses va-et-vient continuels dans l’espace et dans le temps. Le décor est simple, mais inventif : de multiples cordes qui pendent, pour illustrer la pluie qui tombe, un plancher luisant, comme s’il était mouillé, une fenêtre, des chaises. Quelques accessoires : parapluies, valise, chapeaux, bols de soupe…

Le jeu des neuf acteurs est tout à fait juste, sans être larmoyant, avec une retenue d’émotions qui accentue le mystère. De belles découvertes, dont Véronique Côté et Paule Savard, deux comédiennes de Québec qui foulent les planches de Duceppe pour la première fois et qu’on aimerait revoir plus souvent à Montréal. Effectivement, puisque cette pièce est une coproduction avec Le Trident et Lab87, plusieurs rôles sont campés par des comédiens provenant de la capitale.

Dans le contexte actuel du réchauffement climatique et des inondations que nous connaissons, cette pièce en est une nécessaire. À quel point l’héritage laissé par nos ancêtres nous façonne-t-il? Peut-on échapper à notre passé? Sommes-nous condamnés à répéter incessamment les mêmes erreurs malgré nous? Peut-on garder une lueur d’espoir pour nous et pour notre monde? Pertinente et intelligente, la pièce de Bovell nous amène prises de conscience et réflexions… Un spectacle qui donne comme l’effet vitaminé d’une bonne soupe au poisson pour le cerveau.

La pièce Quand la pluie s’arrêtera, d’Andrew Bovell, traduite et mise en scène par Frédéric Blanchette, est présentée du 6 septembre au 14 octobre 2017 au Théâtre Jean-Duceppe.

Pour toutes les informations : duceppe.com/a-l-affiche/quand-la-pluie-sarretera

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CRITIQUE DE LA PIÈCE LA BIBLIOTHÈQUE INTERDITE, DE DENIS PLANTE, MISE EN SCÈNE PAR BRIGITTE HAENTJENS ET SÉBASTIEN RICARD

Texte : Karine Tessier

Photo : Jean-François Hétu.

À Buenos Aires, en 1942, un poète (Sébastien Ricard), aussi concierge d’une bibliothèque, est incarcéré par un inspecteur de police, à la solde du gouvernement. Confiné dans une pièce dépouillée, il livre au représentant des forces de l’ordre un monologue, dans lequel il raconte sa passion des mots, défend la liberté d’expression et de création, clame son amour pour sa compagne, enceinte de leur enfant.

Ce flic, jamais on ne le verra ou entendra. Pour toute réponse aux questions lancées par l’artiste, des notes de contrebasse. Sait-on même s’il existe vraiment? Ou est-il plutôt le fruit de l’imagination de l’homme interrogé, dont l’esprit semble glisser lentement dans la folie?

Photo : Jean-François Hétu.

L’opéra-tango La Bibliothèque interdite, dont les textes et les musiques sont signés Denis Plante, n’est ni un pamphlet politique ni un mélodrame sur les persécutions commises par un régime totalitaire. Le spectacle se veut davantage un amalgame de théâtre, de poésie et de tango, qui explore des thèmes graves, tout en étant généreusement ponctué d’un humour délicieux.

Au milonga, l’œuvre emprunte les mélodies autant que la passion brûlante. Le personnage de Sébastien Ricard pourfend ceux qui briment la liberté du peuple et imposent la censure aux artistes. L’auteur argentin Horacio Ferrer a dit : « Le tango est un port amical où s’ancre l’illusion. » Face à l’oppression, la création devient encore plus importante, arme de contestation massive, mais aussi échappatoire qui permet encore le rêve. L’esprit du poète vagabonde, et celui-ci nous livre ses réflexions en pièces détachées, laissant se confondre réalité et fiction.

En cela, les superbes textes de Denis Plante s’inscrivent dans le courant du réalisme magique (dont on vous a également parlé ici), cher à plusieurs grands noms de la littérature sud-américaine, tels Gabriel García Márquez, Isabel Allende ou Jorge Luis Borges. Le musicien québécois, leader du groupe Tango Boréal, reconnu internationalement, s’est aussi inspiré de la vie de ce dernier. L’Argentin Borges a en effet bossé dans des bibliothèques, en plus d’être témoin de la disparition de plusieurs artistes, dont les autorités voulaient taire les voix.

Dans le rôle du poète, un Sébastien Ricard au sommet de sa forme, au regard de braise, qui excelle autant dans les passages joués que chantés. Si on connaissait déjà ses talents de rappeur grâce aux chansons du trio Loco Locass, le comédien nous surprend agréablement avec sa voix aussi puissante que juste. Il sait naviguer entre le politique et le poétique, sans jamais flirter avec la caricature. L’entourent Denis Plante, au bandonéon, Matthieu Léveillé, à la guitare, et Francis Palma, à la contrebasse, des musiciens doués qui épaulent l’interprète principal juste ce qu’il faut.

Ricard et Plante ont fait connaissance il y a sept ans, dans le cadre d’un spectacle présentant des textes de Borges, au festival de littérature En toutes lettres, à Québec. Ils ont planché quelques années sur ce qui est devenu La Bibliothèque interdite. L’œuvre a connu plusieurs versions, puis a été épurée lorsque la metteure en scène Brigitte Haentjens s’est jointe au duo d’amis.

Photo : Jean-François Hétu.

Les choix sobres de Ricard et Haentjens font écho au manque criant de ressources du poète séquestré. Pour tout décor, des chaises, une marionnette de minotaure et une machine à écrire, qui fait également office d’instrument de percussion. La scène est baignée d’une lumière chaude, qui confère à la salle une atmosphère feutrée. Une intimité qui invite le spectateur à s’abandonner aux vers et aux notes qui défilent devant lui.

Que l’on soit ou non bien informé sur l’histoire politique argentine, que l’on maîtrise ou pas les pas du tango, difficile de résister au charme de La Bibliothèque interdite. La grande force de la pièce réside en la complicité parfaite de ce groupe d’artistes de grand talent, qui a su conjuguer un propos intelligent à un esthétisme sensuel. Devant une invitation à danser aussi séduisante, on ne peut que répondre par l’affirmative.

La Bibliothèque interdite, de Denis Plante, mise en scène par Sébastien Ricard et Brigitte Haentjens, est une production de la compagnie Sibyllines, présentée au Théâtre de Quat’Sous de Montréal du 5 au 13 avril 2017. L’œuvre est également disponible sur CD depuis le 7 avril 2017.

Pour toutes les informations : www.quatsous.com/1617/saison/la-bibliotheque-interdite.php

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CRITIQUE DE LA PIÈCE LE LAC AUX DEUX FALAISES, DE GABRIEL ROBICHAUD, MISE EN SCÈNE PAR LOUIS-DOMINIQUE LAVIGNE

Texte : Karine Tessier

Photo : Emmanuel Albert.

Au milieu d’une forêt luxuriante, vivent Ti-Gars (Marc-André Robichaud) et Pépère (Éric Butler), qui ne peuvent compter que l’un sur l’autre depuis le décès de la grand-mère, ainsi que des parents de l’adolescent. Devant les deux hommes, le mystérieux Lac aux deux falaises, qui n’en a plus qu’une depuis qu’un des escarpements a été emporté par la tempête. Un jour, une jeune fille (Jeanne Gionet-Lavigne) surgit d’un arbre et se met à coller aux baskets de Ti-Gars. À celle qui prétend lui sauver la vie dans le futur, il s’ouvre peu à peu, lui raconte le deuil, les efforts de Pépère pour faire repousser la falaise disparue et ses rêves.

Photo : Emmanuel Albert.

Le Lac aux deux falaises est le premier texte pour la scène signé Gabriel Robichaud, un jeune auteur acadien. Après une tournée qui l’a mené dans plusieurs écoles des provinces maritimes, le poète et dramaturge s’est demandé quel type de spectacle il aimerait voir s’il était lui-même adolescent à notre époque. Résultat de sa réflexion, sa fable est maintenant présentée sur les planches québécoises, après une série de représentations en Acadie. Dans cette production du Théâtre de l’Escaouette de Moncton et du Théâtre de Quartier de Montréal, on reconnaît la langue populaire acadienne, mais l’œuvre n’a pas été écrite en chiac. Une volonté de la part de Robichaud de montrer que son coin de pays ne se résume pas à ce mélange d’anglais et de français.

Photo : Emmanuel Albert.

Si la pièce flirte à maintes reprises avec des éléments surnaturels, il serait erroné de la qualifier de fantastique. Pour les personnages du Lac aux deux falaises, l’inexplicable n’est jamais source de questionnements. Il fait partie intégrante de leur réalité, plus ou moins définie pour le public. Gabriel Robichaud a déjà confié en entrevue écrire pour que « rien ne soit impossible ». La mission qu’il s’est donnée lui fait emprunter au courant réaliste magique, un terme utilisé pour la première fois en 1925 par des critiques d’art allemands. Sont considérées comme appartenant à ce mouvement des œuvres comme celles de l’écrivain colombien Gabriel García Márquez ou du cinéaste québécois André Forcier. Si la magie imprègne définitivement les textes et les images, elle n’est jamais menaçante et se fait discrète. Exit la multiplication d’effets merveilleux. Ici, l’atmosphère est onirique, mais se tient loin de la science-fiction.

Photo : Emmanuel Albert.

L’histoire présentée par les trois comédiens fait du bien. Sa candeur, jamais risible, est touchante. Dans cette structure de tiges métalliques, qui fait office tant de forêt que de falaise, on discute de résilience, du fragile équilibre qu’il faut développer pour à la fois s’affranchir des douleurs du passé et conserver au fond de soi des souvenirs précieux de personnes disparues. Le Lac aux deux falaises, c’est également le récit d’un rite de passage, qui permettra à Ti-Gars de déployer ses ailes, tout en préservant sa complicité avec son grand-père. Comme un songe, le spectacle nous laisse une impression floutée. La seule certitude du spectateur à la sortie du théâtre est qu’il restera toujours un aspect intangible à notre réalité.

Le Lac aux deux falaises, de Gabriel Robichaud, mise en scène par Louis-Dominique Lavigne, est présentée du 21 au 25 mars au Théâtre Denise-Pelletier, à Montréal, puis le 7 avril au Théâtre Les Gros Becs, à Québec.

Pour toutes les informations : www.denise-pelletier.qc.ca

Le Lac aux deux falaises- Extrait from théâtre l’Escaouette on Vimeo.

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