CRITIQUE DE LA PIÈCE LA BIBLIOTHÈQUE INTERDITE, DE DENIS PLANTE, MISE EN SCÈNE PAR BRIGITTE HAENTJENS ET SÉBASTIEN RICARD

Texte : Karine Tessier

Photo : Jean-François Hétu.

À Buenos Aires, en 1942, un poète (Sébastien Ricard), aussi concierge d’une bibliothèque, est incarcéré par un inspecteur de police, à la solde du gouvernement. Confiné dans une pièce dépouillée, il livre au représentant des forces de l’ordre un monologue, dans lequel il raconte sa passion des mots, défend la liberté d’expression et de création, clame son amour pour sa compagne, enceinte de leur enfant.

Ce flic, jamais on ne le verra ou entendra. Pour toute réponse aux questions lancées par l’artiste, des notes de contrebasse. Sait-on même s’il existe vraiment? Ou est-il plutôt le fruit de l’imagination de l’homme interrogé, dont l’esprit semble glisser lentement dans la folie?

Photo : Jean-François Hétu.

L’opéra-tango La Bibliothèque interdite, dont les textes et les musiques sont signés Denis Plante, n’est ni un pamphlet politique ni un mélodrame sur les persécutions commises par un régime totalitaire. Le spectacle se veut davantage un amalgame de théâtre, de poésie et de tango, qui explore des thèmes graves, tout en étant généreusement ponctué d’un humour délicieux.

Au milonga, l’œuvre emprunte les mélodies autant que la passion brûlante. Le personnage de Sébastien Ricard pourfend ceux qui briment la liberté du peuple et imposent la censure aux artistes. L’auteur argentin Horacio Ferrer a dit : « Le tango est un port amical où s’ancre l’illusion. » Face à l’oppression, la création devient encore plus importante, arme de contestation massive, mais aussi échappatoire qui permet encore le rêve. L’esprit du poète vagabonde, et celui-ci nous livre ses réflexions en pièces détachées, laissant se confondre réalité et fiction.

En cela, les superbes textes de Denis Plante s’inscrivent dans le courant du réalisme magique (dont on vous a également parlé ici), cher à plusieurs grands noms de la littérature sud-américaine, tels Gabriel García Márquez, Isabel Allende ou Jorge Luis Borges. Le musicien québécois, leader du groupe Tango Boréal, reconnu internationalement, s’est aussi inspiré de la vie de ce dernier. L’Argentin Borges a en effet bossé dans des bibliothèques, en plus d’être témoin de la disparition de plusieurs artistes, dont les autorités voulaient taire les voix.

Dans le rôle du poète, un Sébastien Ricard au sommet de sa forme, au regard de braise, qui excelle autant dans les passages joués que chantés. Si on connaissait déjà ses talents de rappeur grâce aux chansons du trio Loco Locass, le comédien nous surprend agréablement avec sa voix aussi puissante que juste. Il sait naviguer entre le politique et le poétique, sans jamais flirter avec la caricature. L’entourent Denis Plante, au bandonéon, Matthieu Léveillé, à la guitare, et Francis Palma, à la contrebasse, des musiciens doués qui épaulent l’interprète principal juste ce qu’il faut.

Ricard et Plante ont fait connaissance il y a sept ans, dans le cadre d’un spectacle présentant des textes de Borges, au festival de littérature En toutes lettres, à Québec. Ils ont planché quelques années sur ce qui est devenu La Bibliothèque interdite. L’œuvre a connu plusieurs versions, puis a été épurée lorsque la metteure en scène Brigitte Haentjens s’est jointe au duo d’amis.

Photo : Jean-François Hétu.

Les choix sobres de Ricard et Haentjens font écho au manque criant de ressources du poète séquestré. Pour tout décor, des chaises, une marionnette de minotaure et une machine à écrire, qui fait également office d’instrument de percussion. La scène est baignée d’une lumière chaude, qui confère à la salle une atmosphère feutrée. Une intimité qui invite le spectateur à s’abandonner aux vers et aux notes qui défilent devant lui.

Que l’on soit ou non bien informé sur l’histoire politique argentine, que l’on maîtrise ou pas les pas du tango, difficile de résister au charme de La Bibliothèque interdite. La grande force de la pièce réside en la complicité parfaite de ce groupe d’artistes de grand talent, qui a su conjuguer un propos intelligent à un esthétisme sensuel. Devant une invitation à danser aussi séduisante, on ne peut que répondre par l’affirmative.

La Bibliothèque interdite, de Denis Plante, mise en scène par Sébastien Ricard et Brigitte Haentjens, est une production de la compagnie Sibyllines, présentée au Théâtre de Quat’Sous de Montréal du 5 au 13 avril 2017. L’œuvre est également disponible sur CD depuis le 7 avril 2017.

Pour toutes les informations : www.quatsous.com/1617/saison/la-bibliotheque-interdite.php

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commentaires
  1. Lucie Boisvert dit :

    👍Beau texte.

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