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ENTREVUE AVEC NICOLAS PAQUET, RÉALISATEUR DU DOCUMENTAIRE ESPRIT DE CANTINE

Texte : Karine Tessier

Dans de nombreux villages du Québec, des restaurants miniatures, souvent appelés cantines, casse-croûtes ou roulottes à patates, servent burgers et poutines à la population locale, aux travailleurs et aux touristes. Mais ces petits commerces sont aussi des lieux de rencontre chers aux communautés rurales.

Pour son documentaire Esprit de cantine, Nicolas Paquet est allé à la rencontre des propriétaires et gestionnaires de ces incontournables restos, ainsi que de leur fidèle clientèle. En résulte un portrait intime, qui met en lumière le courage et la détermination de gens d’affaires qui sont prêts à tout pour que survive cette tradition québécoise. Fragments Urbains s’est entretenu avec le cinéaste, quelques jours avant la sortie en salles de son dernier film.

Le cinéaste Nicolas Paquet. Photo : Nadine Boulianne.

Vos documentaires précédents abordent les thèmes des entreprises indépendantes face aux multinationales, de l’exploitation minière et des droits autochtones. Pour vous, est-il incontournable que vos films soient engagés?

Ça ne l’était pas au départ. Pour La Règle d’or (2011), qui se penche sur les grands bouleversements suite à l’arrivée d’une compagnie minière à Malartic, ça me motivait de parler d’injustice, de tout ce qui était perdu par la population locale et qui était gagné par une petite minorité. Il y a là un aspect politique plus à l’avant-plan, plus lourd.

Mais ce qui m’intéresse par-dessus tout, c’est la tradition, ce qu’on garde de nos ancêtres, comme dans L’Âme d’un lieu, autopsie d’une boulangerie (2009) et Les Sucriers (2017). C’est davantage le quotidien, l’arrière-scène, la vie. Il y a quand même un discours présent, mais c’est moins ce qu’on voit en premier. Pour moi, c’est une façon de montrer un visage très vivant, dynamique, souriant de la vie rurale, un peu à l’encontre de la couverture médiatique, qui s’intéresse surtout à la dévitalisation, à l’exode et aux pertes d’emplois.

Bien sûr, ça se poursuit avec Esprit de cantine. C’est une partie de notre identité, entre autres l’identité rurale, très attachée à ces petits restaurants. Ça représente 50 à 80 ans de l’histoire québécoise.

Photo : Nicolas Paquet.

Une tradition menacée, notamment, par les multinationales.

Pendant le tournage de La Règle d’or, on suivait l’une des propriétaires de casse-croûte. Je voyais ces gens d’affaires comme des résistants, qui tiennent à bout de bras leur commerce, sept jours sur sept, face à des chaînes de restauration rapide. Ils sont une espèce de contrepoids. La somme de travail qu’ils accomplissent chaque été, l’ingéniosité dont ils font preuve d’une année à l’autre…

C’est un pan très vivant, même puissant de la ruralité. Ces personnes l’incarnent. Ce n’est pas toujours facile. Il y a des défis, des obstacles. Mais elles sont capables de maintenir ce qu’elles ont bâti.

Photo : François Gamache.

Les protagonistes de votre documentaire sont des femmes. C’était votre souhait de braquer les projecteurs sur des propriétaires et gestionnaires féminines?

J’aurais pu faire un film avec des hommes, mais ça aurait faussé la réalité. Parce que 80 à 90 % des propriétaires et gestionnaires des casse-croûtes sont des femmes. C’est un milieu de femmes. J’ai recueilli plusieurs témoignages de femmes qui ont repris le commerce des mains de leur mère. Ce sont des femmes souvent dans la cinquantaine, qui ont élevé leurs enfants. Et elles voulaient leur propre petit commerce, maintenant qu’elles ont du temps à y consacrer.

Souvent, il s’agit d’une bâtisse récupérée et modifiée avec l’aide des membres de leur famille. Ce n’est pas trop compliqué. Elles en tirent un revenu. Mais elles doivent avoir la capacité d’être près du public parfois jusqu’à 12 heures par jour.

Photo : François Gamache.

Justement, dans Esprit de cantine, on voit que l’importance de ces lieux dans les villages va bien au-delà de l’offre alimentaire!

Tout à fait! Il y a une dynamique qui s’installe dans ces restos. Leur rôle social est très visible, très important dans plusieurs villages. Souvent, il s’agit des seuls lieux où peuvent discuter les voisins. Ils parlent de tout, de politique, de leurs problèmes de santé. Les personnes âgées viennent y boire un café tous les matins. C’est, parfois, leur seul moyen de briser la solitude.

Les images de votre film ont été magnifiquement mises en musique par l’auteur-compositeur-interprète Fred Fortin. Comment s’est passée cette collaboration?

Il s’est joint au projet assez tard. Je savais que je voulais de la musique, alors qu’il n’y en a pas dans tous mes films. Mimi, l’une des protagonistes d’Esprit de cantine, m’a suggéré du country. Mais je ne voulais pas renforcer le stéréotype qui lie la musique country et la ruralité. Quand j’ai entendu le plus récent album de Fred Fortin, je me suis dit : c’est tellement ça! Un peu western, mais c’est renouvelé, ça va ailleurs. J’aime beaucoup la sensibilité de ce musicien, malgré son côté rock ou cabotin. Je trouvais que ça collait.

Il avait déjà fait la musique d’un documentaire, il y a quelques années. Je l’ai appelé, on a discuté du projet. Puis, je lui ai envoyé une copie de travail du film. Et il était intéressé. J’aimais également l’idée de choisir quelqu’un qui a grandi en région et qui connaît les cantines.

Les premières scènes de votre documentaire se déroulent sur un rythme lent, presque méditatif, qui sublime des actes qui font partie du quotidien des employés de casse-croûtes, comme la préparation de la nourriture et le nettoyage.

Oui, certainement! Parfois, c’est presque une chorégraphie. Si on n’avait pas pris le temps de bien filmer, de bien cadrer, on n’aurait pas senti cette beauté-là. Quand je disais aux gens que j’allais tourner un film à Saint-Alexandre-de-Kamouraska, Chez Émilie, ils ne voyaient pas le potentiel. C’est bien plus que des poutines et des burgers! Je trouvais important de rendre la beauté à ces lieux-là.

Je dis souvent qu’on doit magnifier l’anodin, en changeant un peu de perspective. Si on emprunte toujours le même chemin, on ne voit plus la beauté. Il faut redécouvrir les lieux, ce qui est magnifique autour de nous.

 

Présenté en première mondiale aux dernières Rencontres internationales du documentaire de Montréal, à l’automne 2017, le film Esprit de cantine, de Nicolas Paquet, est à l’affiche au Québec depuis le 20 avril 2018. Pour connaître les dates des prochaines projections aux quatre coins de la province, ainsi que des télédiffusions, consultez la page Facebook officielle du long métrage : www.facebook.com/espritdecantine

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CRITIQUE DE DES HOMMES ET DE LA GUERRE DE LAURENT BÉCUE-RENARD

Texte : Véronique Bonacorsi

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Après avoir conquis la critique avec son premier film, De Guerre lasses (Living Afterwards : Words of Women), le cinéaste français Laurent Bécue-Renard poursuit sa réflexion sur les douleurs de la guerre avec le deuxième opus de sa trilogie Une Généalogie de la colère (Genealogy of Wrath). Des Hommes et de la guerre (Of Men and War) témoigne de la réalité des jeunes vétérans ayant combattu en Irak et en Afghanistan.

Lorsque Laurent Bécue-Renard fut envoyé en Bosnie-Herzégovine en 1995, lors de la dernière année de la guerre, pour exercer les fonctions d’éditeur en chef pour le webzine Sarajevo Online, il était loin d’une carrière en cinéma. Mais la rencontre avec les veuves bosniaques de soldats, racontant leur deuil et leur colère en thérapie, éveilla en lui un besoin de montrer ces blessures. Ainsi naquit son premier documentaire.

Le cinéaste Laurent Bécue-Renard. Photo : Camille Cottagnoud, Alice Films.

Le cinéaste Laurent Bécue-Renard. Photo : Camille Cottagnoud, Alice Films.

Puis, l’idée de réaliser l’équivalent d’un point de vue masculin, de vétérans américains, s’imposa. Cependant, ce contexte précis, dans lequel des hommes en choc post-traumatique pouvaient se réunir et partager leurs expériences au combat, ne semblait tout simplement pas exister… jusqu’à la création de The Pathway Home. Avec l’accord de Fred Gusman, le thérapeute initiateur de ce projet pionnier, Bécue-Renard, armé de son calepin et de sa caméra, participa au processus de guérison de ces « héros ».

Photo : Alice Films.

Photo : Alice Films.

Des Hommes et de la guerre s’immisce dans l’intimité des résidants de The Pathway Home, un centre de transition à Yountville, Californie, pour anciens combattants. Là-bas, des hommes tentent de panser les plaies de leur esprit par la discussion, le récit de leur traumatisme, pendant des mois de psychothérapie. Chaque témoignage est bouleversant : tandis que l’un raconte avoir vu une partie de cerveau glisser de la tête d’un cadavre, un autre avoue avoir tiré dans le visage d’un ami, par distraction. Tous s’efforcent de réapprendre à vivre en famille, de réapprivoiser la société qu’ils ont tenté de défendre. Ils doivent surtout accepter qu’ils ne pourront pas redevenir la personne qu’ils étaient avant la guerre. Ce film rend hommage à ces survivants, et à leurs proches, qui garderont à jamais les séquelles d’une violente proximité à la mort.

Photo : Alice Films.

Photo : Alice Films.

L’œuvre de Bécue-Renard parvient intelligemment à rendre compte du mal des protagonistes mis en scène, par leurs mots, bien sûr, mais aussi par les petits moments, captés par des plans serrés de caméra, où leur gestuelle les trahit. Le spectateur voit que ces soldats, avec grande difficulté, délaissent leur fierté et se rendent vulnérables. Un travail impressionnant de recherche et de montage de la part du réalisateur, qui a côtoyé pendant des années les traumatisés et leur famille, a permis ce climat de confiance nécessaire à sa participation aux séances de thérapie. La caméra s’impose dans tous les aspects de la vie de ces gens. Or, elle apparaît comme un outil nécessaire à la guérison, et non comme un être envahissant.

L’environnement sonore du film, qui inclut une musique subtile et nuancée composée par le Turque Kudsi Ergüner, fait écho à l’angoisse bouillonnante caractéristique des conflits armés. Inconsciemment, le public, comme le combattant à la psyché brisée, se voit constamment rappeler le traumatisme.

Photo : Alice Films.

Photo : Alice Films.

Pour le spectateur du documentaire, il est choquant de savoir qu’il n’y a pas beaucoup plus de centres comme The Pathway Home. Il s’avère clair qu’il faut en finir avec cet héritage du silence qui entoure l’après-guerre. Impossible de penser guérir sans d’abord prendre connaissance de ses blessures. De plus, les souffrances et le sentiment d’impuissance que nous montrent ces personnes ne font que révéler la triste absurdité de toute la chose. Des guerres font encore rage un peu partout sur terre, preuves de l’échec de ces sociétés. Qu’ont donc réussi à accomplir ces hommes, outre leur propre déclin?

Une projection de Des Hommes et de la guerre se tiendra le jeudi 28 avril au Cinéma du Parc, organisée par les Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), dans le cadre de RIDM+. Une session Skype avec le réalisateur Laurent Bécue-Renard suivra.

Site Web officiel de RIDM+ : www.ridm.qc.ca/fr/ridm-a-l-annee/ridmplus

Site Web officiel du film : www.deshommesetdelaguerre.com

Of Men and War (Des hommes et de la guerre), Bande Annonce, VOSTF from alice films on Vimeo.

CRITIQUE DE MAMAN? NON MERCI! DE MAGENTA BARIBEAU

Texte : Véronique Bonacorsi

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Un être humain, étant enfant, se voit présenter sa vie d’adulte comme un clés en main. On se marie, on s’achète une maison, puis viennent les enfants. Mais pourquoi donc assume-t-on que cette conception du destin correspond à l’idéal de tous? Maman? Non merci!, présenté en première mondiale aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), rencontre cet échantillon de la société occidentale qui ose affirmer son désir de vivre childfree.

Magenta Baribeau doit l’inspiration de son premier long métrage documentaire à l’exaspération. L’exaspération face à l’incompréhension, qui frôle parfois le mépris, de son entourage lorsque la réalisatrice affirmait ne pas vouloir d’enfants. Auto-investie de la mission de conscientiser la société à ce phénomène plutôt caché que constitue la non-maternité, Baribeau est parvenue, grâce à un blogue, à contacter d’autres « extraterrestres » comme elle. La jeune femme se devait de révéler au grand jour ces femmes – et ces hommes –, afin de faire cesser les préjugés.

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Maman? Non merci! se présente comme un tricot de témoignages des childfree et d’analystes de ce choix de vie. Ces différentes voix – de la vieille dame québécoise à l’auteure française, en passant par les fiers non-parents belges – véhiculent leur constante nécessité de se justifier devant les visions conservatrices et arrêtées voulant que le sens de l’existence se trouve en la recréant. Mettant à jour les pressions et les clichés inévitables qu’engendre l’audace de ne pas se reproduire, le film souligne une revendication féministe ignorée, mais, surtout, il propose une remise en question sociale.

Ce documentaire symbolise l’aboutissement de six ans d’une quête personnelle, d’abord, de la réalisatrice, dans le but de démontrer la validité d’une vie sans enfants. La qualité première du projet, dont la forme rappelle la rigueur d’une dissertation académique, repose dans la diversité des confessions, dressant un bon portrait de la réalité occidentale. Sans désirer faire l’apologie de la non-maternité, on dénonce les comportements condescendants, désobligeants, de certains parents ou aspirants parents à l’esprit fermé. En exposant les vérités de ces sujets, Maman? Non merci! nous dévoile les pressions qui pèsent sur les détentrices d’un utérus et nous confronte à un malaise qui reste aujourd’hui assez tabou. Ce film possède le potentiel de provoquer d’importantes discussions sur la perception des rôles des genres.

Pour connaître les dates des prochaines projections et de la sortie DVD de Maman? Non merci!, on consulte le blogue de la cinéaste Magenta Baribeau : mamannonmerci.blogspot.ca

La 18e édition des RIDM se déroule du 12 au 22 novembre 2015 dans plusieurs salles de la métropole. Au menu : 144 films, provenant de 42 pays, et présentés par une centaine d’invités. Mais aussi, des conférences, des débats, des expositions et des concerts. Site Web officiel : www.ridm.qc.ca

 

CRITIQUE DE À JAMAIS, POUR TOUJOURS, d’ALEXANDRA SICOTTE-LÉVESQUE

Texte : Karine Tessier

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C’est à Khartoum, capitale du Soudan, que se rencontrent le Nil bleu et le Nil blanc. Les poètes affirment que cette rencontre est le plus long baiser de l’histoire. Mais sur le territoire de cette mythique étreinte, les conflits se succèdent. Après l’imposition de la charia par le président Gaafar al-Nimeiri en 1983, une guerre civile est déclenchée et oppose le nord musulman et le sud chrétien pendant plus de 20 ans. Les affrontements feront deux millions de victimes et quatre millions de personnes déplacées.

Suite à l’accord de paix signé en 2005, un référendum est organisé en 2011, au cours duquel 98,8 % de la population sud-soudanaise vote pour l’indépendance. C’est à ce point tournant de l’histoire du pays que nous retrouvons les protagonistes d’À jamais, pour toujours de la documentariste québécoise Alexandra Sicotte-Lévesque, qui y a travaillé à former des journalistes avec la BBC et l’ONU.

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Crédit: Katerine Giguère

Ils sont six à nous raconter le Soudan du nord et celui du sud, déchirés entre leur amour pour leur pays et leur haine de la situation actuelle. Un jeune homme en pleine rupture amoureuse, chroniqueur pour une radio pirate. Une parlementaire qui a longtemps vécu à l’étranger. Une jeune mariée, qui couvre la campagne référendaire pour la radio de l’ONU. Une infirmière qui se maquille minutieusement avant d’enfiler son niqab. Un petit garçon adopté à l’âge de six ans par des Espagnols. Une jeune femme qui a dû fuir son village du Darfour après une attaque en pleine nuit.

La cinéaste Alexandra Sicotte-Lévesque. Crédit: Mary T. An

La cinéaste Alexandra Sicotte-Lévesque.
Crédit: Mary T. An

En 2007, Alexandra Sicotte-Lévesque nous avait présenté Le silence est d’or, sur les répercussions de la présence d’une minière canadienne au Ghana. Pour son nouveau long métrage, qu’elle a coproduit avec Yanick Létourneau (Les États-Unis d’Afrique), elle a choisi de s’éloigner davantage de l’esthétique journalistique. En résulte un portrait intimiste du peuple soudanais, à des lieues de la couverture médiatique presque exclusivement consacrée aux affrontements armés ou à la charia.

On s’en voudrait de passer sous silence la superbe direction photo signée Katerine Giguère. Aux témoignages s’ajoutent des images d’une beauté à couper le souffle, présentant tour à tour la nature luxuriante du pays, son architecture et les colorées étoffes que revêtent les femmes. Des séquences à la limite du méditatif, qui font écho à l’attente dans laquelle vit ce peuple qui a soif de changement.

Crédit: Katerine Giguère

Crédit: Katerine Giguère

Présenté en première mondiale aux dernières Rencontres internationales du documentaire de Montréal, À jamais, pour toujours d’Alexandra Sicotte-Lévesque s’est vu accorder une mention spéciale par le jury du Prix Magnus-Isacsson, remis à un réalisateur canadien émergent auteur d’une œuvre témoignant d’une conscience sociale. Une distinction amplement méritée.

Sortie en salles: 29 novembre 2013.

Pour visionner la bande-annonce du film : http://vimeo.com/f3m/ajamaispourtoujours