CRITIQUE DE LA PIÈCE AI-JE DU SANG DE DICTATEUR?, DE DIDIER LUCIEN, MISE EN SCÈNE PAR GUILLAUME CHOUINARD ET DIDIER LUCIEN

Texte : Karine Tessier

Photo : Jacinthe Perrault.

Photo : Jacinthe Perrault.

Didier Lucien est un nouvel arrivant. Depuis 49 ans. Né en Haïti en 1967, arrivé au Québec à l’âge d’un an avec ses parents et son frère aîné, l’auteur, acteur et metteur en scène s’est questionné toute sa vie sur son identité, et continue de le faire. Condamné à porter l’étiquette d’immigrant ici, taxé de « Blanc » dans son pays d’origine, il souffre du syndrome de l’imposteur. Pour ses 50 ans, l’artiste se fait plaisir en partageant avec le public le fruit de ses recherches des deux dernières années, qui lui ont permis d’en apprendre davantage sur ses proches et sur les événements qui ont marqué la Perle des Antilles. Ai-je du sang de dictateur?, présentée au Théâtre Espace Libre jusqu’au 11 février, est une leçon d’histoire hors du commun, aussi réjouissante qu’émouvante, signée par cet attachant multi-instrumentiste de la culture québécoise.

Le spectacle, écrit et joué par Didier Lucien, se compose de trois actes. À l’ouverture du rideau, l’acteur, qui joue son propre rôle, se voit offrir l’animation d’une série télévisée documentaire, J’apprends ma planète. Enthousiaste à l’idée de présenter un épisode consacré à Haïti, il doit se rendre à l’évidence en plein tournage : sa connaissance de son pays d’origine est bien plus limitée qu’il ne le croyait. Riche en informations, sans pour autant être dépourvue d’humour, cette première partie de la pièce permet au public de se familiariser avec l’histoire riche d’Haïti, jalonnée d’événements dramatiques dont les effets se font encore sentir aujourd’hui : la découverte de l’île par Christophe Colomb, l’esclavage, l’indépendance déclarée en 1804, la dictature des Duvalier, le séisme de 2010. L’exercice aurait pu être lourd. Mais les projections vidéo, inventives et parfois farfelues, confèrent à cette leçon un caractère ludique qui ravit les spectateurs.

Photo : Jacinthe Perrault.

Photo : Jacinthe Perrault.

En seconde partie, l’acteur revêt les habits de François Duvalier, dictateur à la tête d’Haïti de 1957 à 1971. Le public devient alors le peuple de ce pays antillais, forcé d’écouter les discours du « président à vie », empreints de mysticisme. Puis, pendant un bref moment, les spectateurs doivent se bander les yeux pour expérimenter la peur ressentie par les habitants menacés par les tontons macoutes, membres d’une milice paramilitaire auteurs d’arrestations arbitraires, de pillages, de tortures, de meurtres. Une démonstration inusitée, qui fait frissonner.

Après avoir récolté toutes ces informations sur ses ancêtres et les événements marquants de l’histoire haïtienne, Didier Lucien décide de se rendre dans la Perle des Antilles. Des trottoirs enneigés de Montréal aux rues vibrantes d’Haïti, il marche, à la recherche de ses racines, des lieux où ont vécu ses parents. Jusqu’à ce que survienne le terrible tremblement de terre qui a secoué l’île en 2010. Une catastrophe recréée sur scène de façon minimaliste, mais efficace. C’est au fond d’un trou, sous les décombres, que l’acteur québécois retrouvera une partie de son identité qui lui faisait défaut.

Photo : Jacinthe Perrault.

Photo : Jacinthe Perrault.

Ai-je du sang de dictateur? est une pièce captivante. Bien sûr, les textes de Didier Lucien, dont le style est inimitable, y sont pour beaucoup. Il arrive à conjuguer événements dramatiques et humour éclaté avec brio. Mais le spectacle n’atteindrait pas sa cible sans la mise en scène créative, pleine de trouvailles, signée par Didier Lucien et son complice Guillaume Chouinard. Certains effets, d’une grande beauté, insufflent une bonne dose de poésie à l’ensemble. On pense notamment à cette scène où l’acteur incarne une chanteuse dont la robe est magnifiée par des projections lumineuses. Aux projections et décors s’ajoute une bande sonore composée par le frère de Didier, Alain Lucien, des mélodies élégantes, juste assez présentes.

Photo : Jacinthe Perrault.

Photo : Jacinthe Perrault.

Dans son one man show, l’auteur, acteur et metteur en scène Didier Lucien aborde, sans censure ni tabou, l’histoire de sa famille et de son pays d’origine. Sans jamais tomber dans le mélodrame ou le cynisme, il raconte des pans difficiles de l’histoire, de son histoire, avec l’humour et le charme qu’on lui connaît. Son spectacle, lumineux, est aussi une ode au partage des cultures. Une sortie qui fait du bien, alors que l’attentat dans une mosquée de Québec et les premières semaines tumultueuses de Donald Trump à la présidence des États-Unis défraient les manchettes. Si l’artiste québécois a écrit et monté cette pièce pour célébrer ses 50 ans, c’est surtout au public qu’il fait tout un cadeau. Nous kapab sèlman di mèsi anpil, Didier Lucien.

Ai-je du sang de dictateur? est à l’affiche du 27 janvier au 11 février 2017 au Théâtre Espace Libre.

Pour toutes les informations : www.espacelibre.qc.ca/spectacle/saison-2016-2017/ai-je-du-sang-de-dictateur

Page Facebook officielle du spectacle : www.facebook.com/aijedusangdedictateurdididerlucien

La pièce est présentée dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs, qui se poursuit tout le mois de février. Pour toutes les informations et pour consulter la programmation (théâtre, musique, cinéma, conférences, expositions, etc.) : moishistoiredesnoirs.com

Ai-je du sang de dictateur? – Teaser from Espace Libre on Vimeo.

CRITIQUE DE LA LA LAND, DE DAMIEN CHAZELLE

Texte : Véronique Bonacorsi

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Un garçon et une fille tombent amoureux. Quoi de plus banal? L’histoire éternelle se transforme en une œuvre majestueuse et ambitieuse pour la dernière sortie cinématographique du scénariste et réalisateur émergent Damien Chazelle (Whiplash). Véritable chanson d’amour aux arts, La La Land, Pour l’amour d’Hollywood en français au Québec, offre une relation des temps modernes dans une réinvention irrésistible des comédies musicales de l’âge d’or hollywoodien.

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Los Angeles d’aujourd’hui, la cité des étoiles à en devenir. Mia (Emma Stone), une barista qui aspire à devenir actrice, est découragée par sa ribambelle d’auditions vaines. Son chemin croise sans cesse celui de Sebastian (Ryan Gosling), un pianiste de jazz entêté qui tient voracement aux glorieuses années d’une musique oubliée. Dans un monde de dures déceptions et d’obligations, la rencontre de ces réticents amoureux viendra lancer leurs passions respectives dans des firmaments insoupçonnés.

Pour incarner en chanson et en danse ce couple aux ambitions plus grandes que nature, il fallait trouver une paire d’acteurs à la Fred Astaire et Ginger Rogers. La chimie effervescente de Emma Stone et Ryan Gosling – qui se retrouvent en tandem à l’écran pour la troisième fois – combinée à leur talent musical faisaient de ce duo un choix rêvé pour le cinéaste Damien Chazelle. Pour La La Land, les deux ont dû se soumettre à un entraînement intense de trois mois de leçons de chant et de différents types de danse. Gosling a aussi appris à jouer du piano, avec une aise qui a rendu jaloux le musicien de R&B John Legend, qui campe son premier rôle au cinéma. Leurs efforts ont clairement porté fruit, comme en témoignent les plans-séquences des numéros musicaux du film, prouvant que les vedettes n’ont fait appel à aucune doublure lors de ces scènes charnières.

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Le projet de Chazelle, qui n’en est étonnamment qu’à son deuxième long métrage, requérait de plus un univers sonore précis, évoquant toute une gamme d’émotions, passant de l’allégresse à la mélancolie. Ami du scénariste et réalisateur depuis leurs années à Harvard, Justin Hurwitz – qui a collaboré à Whiplash – a composé une trame sonore à la fois accrocheuse et bouleversante. Les mélodies, fondamentalement jazz, s’apparentent beaucoup à celles de Les Parapluies de Cherbourg, du réalisateur français Jacques Demy, une idole de Chazelle et Hurwitz. Avec les paroles sensibles de Benj Pasek et Justin Paul, le spectateur a droit à une œuvre de la trempe des intemporels de Disney.

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Visuellement, La La Land propose un festin coloré et en accord avec le glamour du old Hollywood. Il a même été tourné en CinemaScope! Les costumes sophistiqués de Mary Zophres (True Grit) évoquent les succès des années 1930-1950, les chorégraphies fluides de Mandy Moore (So You Think You Can Dance) s’allient parfaitement aux mouvements de la caméra, et la direction photo de Linus Sandgren capture impeccablement une ville mythique assez surréelle.

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Après six ans de préparation, Damien Chazelle réussit son but, c’est-à-dire créer une œuvre totalement originale, qui rend hommage aux grands classiques comme Singin’ in the Rain. Grâce à une histoire ancrée dans des paramètres très actuels, les manifestations de chant et de danse créent une atmosphère particulière, semblable au réalisme magique en littérature. La La Land, comme ses personnages, suit ses propres règles. Ainsi, le film laisse les spectateurs sur une note inspirante : osez aller au rythme de votre propre mélodie.

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Depuis sa première mondiale au Festival international du film de Venise en août dernier, La La Land s’est mérité plusieurs distinctions. À la 74e soirée des Golden Globes, le 8 janvier dernier, le long métrage a remporté les sept prix pour lesquels il était nommé : meilleur film (comédie ou musical), meilleure réalisation (Damien Chazelle), meilleure actrice (comédie ou musical) (Emma Stone), meilleur acteur (comédie ou musical) (Ryan Gosling), meilleur scénario (Damien Chazelle), meilleure chanson originale (City of Stars, de Justin Hurwitz) et meilleure musique originale (Justin Hurwitz).

La La Land, Pour l’amour d’Hollywood en français, est à l’affiche au Québec depuis le 25 décembre 2016.

Site Web officiel du film : www.lalaland.movie

CRITIQUE DE LA PIÈCE LES HÉROS, DE GÉRALD SIBLEYRAS, MISE EN SCÈNE PAR MONIQUE DUCEPPE

Texte : Julie Baronian

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Le rideau s’ouvre sur la terrasse d’un hospice pour anciens combattants, surplombée d’un arbre majestueux. L’histoire se passe en France, en 1959. Il y a Philippe, peureux et un peu paranoïaque. Il y a Gustave, vieux grincheux et un peu fou. Et il y a Henri, vieux garçon éclopé, un peu poète, mais le plus réaliste des trois.

Photo : Carole Laberge.

Photo : Carole Laberge.

Incarnés par trois comédiens chevronnés dont la réputation n’est plus à faire, Marc Legault, Guy Mignault et Michel Dumont, ces trois amis, vétérans de la Première Guerre, se racontent leurs souvenirs, se plaignent de leur infirmière, se disputent, discutent… Et surtout, comme trois petits garçons dotés d’une imagination débordante, ils rêvent et élaborent des plans pour s’évader de l’hospice. Ce sera rien de moins que le projet insensé d’un voyage en Indochine, puis une simple proposition de pique-nique, pour finir avec une escapade au sommet de la colline, « là où le vent souffle sur les peupliers ». Mais rien n’est gagné d’avance pour nos trois héros… Philippe s’évanouit constamment, à cause d’un éclat d’obus logé dans son crâne; Gustave veut absolument apporter avec lui son ami, soit une lourde statue de chien en pierres; et Henri se déplace difficilement, à l’aide d’une canne. Partiront-ils vraiment, malgré toutes les difficultés? Ou le seul fait de faire des projets, en rêvant d’autre part, les tiendrait-ils tout simplement en vie?

Photo : Carole Laberge.

Photo : Carole Laberge.

Les trois comédiens sont excellents, dans cette mise en scène de Monique Duceppe, qui a opté pour la sobriété, avec une attention portée sur le jeu des acteurs. Le magnifique décor de la terrasse en pierres, recouverte de végétation, est de Normand Blais. Et les douces mélodies de Christian Thomas ajoutent à la beauté et à l’émotion.

L’auteur, Gérald Sibleyras, dramaturge et scénariste français, a écrit de nombreuses pièces, qui ont été nommées plus d’une fois aux Molières et qui sont jouées et traduites dans plusieurs pays. Ce qui l’amuse, dit-il, « c’est de choisir un sujet plutôt dramatique et d’en faire une comédie ».

Photo : Carole Laberge.

Photo : Carole Laberge.

En effet, on est loin de tomber dans la tristesse avec cette histoire. On rit, beaucoup. On est attendris aussi. Les Héros est définitivement une pièce drôle et touchante. On ne peut que se laisser émouvoir par ces trois vieux malcommodes liés d’une amitié forte et complice, mais ô combien attendrissants. Le spectacle fait également réfléchir. Conscient que le temps file à une vitesse effarante, confronté à notre propre mort, on sort de la salle avec plusieurs questions en tête. Sur la vie, les rêves, le bonheur, les regrets.

La pièce Les Héros, une adaptation de Michel Dumont de l’œuvre Le Vent des peupliers de Gérald Sibleyras, dans une mise en scène de Monique Duceppe, est présentée du 15 décembre 2016 au 4 février 2017 au Théâtre Jean-Duceppe.

Pour toutes les informations : duceppe.com/a-l-affiche/les-heros

CRITIQUE DU SPECTACLE #PIGEONSAFFAMÉS, ÉCRIT ET MIS EN SCÈNE PAR ANNE-MARIE WHITE

Texte : Karine Tessier

Photo : Marianne Duval.

Photo : Marianne Duval.

Comment détermine-t-on qu’une personne fait « sa juste part » pour contribuer au bon fonctionnement de notre société? Parce qu’elle donne de son temps ou de son argent pour une bonne cause? Parce qu’elle signe des pétitions pour appuyer un projet ou dénoncer une situation? Parce qu’elle fait ses emplettes avec des sacs en coton, consomme bio et équitable, roule en bicyclette?

Et si notre motivation à poser ces gestes était moins une poussée altruiste qu’un moyen d’étouffer notre sentiment de culpabilité face aux nombreuses inégalités qui séparent les habitants de notre planète?

Grâce à la surabondance d’informations disponibles, à l’omniprésence des réseaux sociaux, à la multiplication des experts en tous genres, il est aisé de dénicher quelque preuve que ce soit pour légitimer nos habitudes et choix de vie, et ainsi se rassurer.

Photo : Marianne Duval.

Photo : Marianne Duval.

L’auteure et metteure en scène Anne-Marie White a eu envie d’explorer ce phénomène, qu’elle a nommé la Dolce Vita, dans son troisième spectacle #PigeonsAffamés, produit par Le Théâtre du Trillium. D’abord créée à Ottawa en 2015, l’œuvre est présentée du 23 au 25 novembre au Théâtre Aux Écuries à Montréal, dans le cadre d’une tournée canadienne qui se poursuivra en 2017.

Le travail d’écriture de la pièce s’est amorcé avec les gestes. Épaulée par la chorégraphe Mylène Roy, Anne-Marie White a exploré le mouvement, auquel se sont par la suite greffés des textes. Un processus qui aura duré deux ans.

Photo : Marianne Duval.

Photo : Marianne Duval.

Pour interpréter le spectacle, une demi-douzaine d’acteurs triés sur le volet. Des artistes qui se sont totalement abandonnés au projet, s’entraînant pendant trois ans pour être le plus à l’aise possible, et le plus juste, sur les planches. Leur dur labeur n’aura pas été vain. Les hommes et les femmes de #PigeonsAffamés font rire autant qu’ils émeuvent, enchaînent déplacements saccadés et déhanchements lascifs, prêtent leur voix puissante au rap ou à des harmonies vocales rythmn and blues.

Les protagonistes de cette œuvre multidisciplinaire réfléchissent à leur rapport au bonheur, au sexe, à la productivité. Ils dénoncent avec sarcasme le sensationnalisme des nouvelles télévisées et s’amusent des commentaires souvent insipides publiés par les internautes sur les forums. Un message ponctué de références à la culture populaire, de l’hymne écolo de Marvin Gaye Mercy, Mercy Me à la ballade nostalgique I Can’t Stop Loving You de Ray Charles, en passant par la ritournelle publicitaire bien connue de McDonald’s I’m Loving It!

La prise de parole, dans #PigeonsAffamés, aurait pu être lourde et moralisatrice. Mais il n’en est rien. Anne-Marie White a tenu à faire de sa réflexion sur la perte de repères dans notre société actuelle une comédie musicale festive et nuancée, où les personnages sont ni totalement bons ni tout à fait méchants. À mille lieues de l’autoflagellation ou du cynisme, les constats que propose son spectacle nous bousculent, entre deux éclats de rire et une furieuse envie de danser. Une symphonie polyphonique réjouissante, on ne peut plus pertinente, alors que débute le temps des Fêtes.

Pour lire notre entrevue avec l’auteure et metteure en scène Anne-Marie White, c’est ici.

Le spectacle #PigeonsAffamés est présenté du 23 au 25 novembre 2016 au Théâtre Aux Écuries, à Montréal. Pour toutes les infos : auxecuries.com/projet/pigeonsaffames

Par la suite, il sera à l’affiche dans plusieurs autres villes canadiennes. Pour connaître les dates de la tournée : www.theatre-trillium.com/saison/paroles/pigeonsaffames1

ENTREVUE AVEC L’AUTEURE ET METTEURE EN SCÈNE ANNE-MARIE WHITE

Texte : Karine Tessier

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Quelque part entre la nostalgie d’une époque où tous les rêves étaient permis et la perte de repères actuelle, les #PigeonsAffamés virevoltent devant nos yeux. Spoken word, musique expérimentale, chant a capella, beatbox, mouvements de danse : tous les moyens sont bons pour nous livrer leurs réflexions, nous inciter à l’action. Une prise de parole qui bouscule, mais aussi qui fait éclater de rire et donne envie de danser. #PigeonsAffamés est le troisième spectacle écrit et mis en scène par Anne-Marie White, produit par Le Théâtre du Trillium. L’œuvre effervescente est présentée du 23 au 25 novembre au Théâtre Aux Écuries à Montréal, dans le cadre d’une tournée canadienne qui se poursuivra en 2017. Rencontre avec la créatrice aux multiples chapeaux.

Comment est né le spectacle #PigeonsAffamés?

Il y a quatre ou cinq ans, je regardais une émission de télé matinale. L’invitée était une femme qui parlait de tout l’effet que peut avoir sur le cerveau le geste de donner. Puis, en conclusion, on faisait la promotion de La Grande guignolée des médias. J’ai réalisé que notre cerveau est en quelque sorte formaté à recevoir n’importe quoi. À l’approche de Noël, donner aux gens défavorisés nous fait du bien, nous permet de taire notre culpabilité. Il y a de plus en plus de plates-formes qui nous donnent cette possibilité, d’experts qui nous confortent dans cette idée. Il y a une perte de repères… Non, je dirais plutôt une surabondance de repères. Peu importe nos choix et habitudes de vie, il nous est possible de tracer une logique qui légitime nos actions.

Photo : Marianne Duval.

Photo : Marianne Duval.

#PigeonsAffamés parle de ce confort sur lequel on surfe. C’est comme un cri intérieur, qui nous révèle que ce n’est pas vrai que nous sommes si bien que ça! Mais on arrive à taire cette petite voix, à la zapper assez aisément, pour se lover dans ce que j’appelle dans le spectacle la Dolce Vita. C’est ce que j’ai voulu creuser dans ma dernière création, mais, cela dit, sans aucune intention de lancer la pierre. C’est fait avec beaucoup d’humour. Et, moi-même, je ne suis pas épargnée. Il y a une scène où une cliente de la chaîne de fast-food Valentine se sent jugée par une femme qui offre des croquettes bio à l’extrait de thé vert à son chien. Cette dernière, c’est moi! (rire)

Est-on vraiment prêts à laisser aller un peu de notre confort pour aider les plus démunis? Si quelqu’un nous offrait une solution pour instaurer l’égalité sur terre, embarquerait-on? Ce sont des questions qui me font mal quand je me les pose.

Cette réflexion pourrait également s’appliquer à la mobilisation sur les réseaux sociaux. Par exemple, l’utilisation de #JeSuisCharlie, à la suite de l’attentat à Charlie Hebdo, à Paris. Est-ce que, concrètement, on parvient à changer les choses?

Je ne fais pas partie des gens qui affirment que ça ne va rien améliorer. Mais je crois qu’on pourrait être un peu plus humbles ou nuancés. On n’est ni bons ni méchants. Ce serait trop facile de se camper dans une position, dire qu’on est tous manipulés. Moi, ce qui m’intéressait particulièrement, dans la création de #PigeonsAffamés, c’est notre façon d’apaiser notre conscience, pour se sentir bien ensuite : pétitions, consultation de psychologues, dons de toutes sortes… C’est un aspect que je trouve très drôle chez l’humain! En même temps, cette fiction est nécessaire! Si on enlève toute superficialité, on ne peut plus vivre dans la société. On se détache et on ne contribue plus à rien. On a un moment à passer sur la terre. Je crois qu’on devrait le vivre le mieux possible, sans faire de mal aux autres.

Photo : Marianne Duval.

Photo : Marianne Duval.

Pour vous, l’engagement est inévitable lorsque vous créez une œuvre?

Oui. Mais je pense que… J’ai l’impression que, même dans le théâtre intime, où il n’y a pas clairement de questionnement politique ou social, il y a une forme d’engagement quand on nous présente un point de vue particulier, quand l’auteur porte un regard unique sur la vie. Ce qui m’attire, au théâtre, c’est le regard du créateur. La chose regardée n’a pas à être extraordinaire! Mais, si le regard vient d’une vie qui n’est pas la mienne, ça me désarçonne. C’est le partage d’une vision.

Votre parcours professionnel est jalonné de projets multidisciplinaires.

Oui. Avant, je faisais de la mise en scène. Depuis que j’écris, je plonge dans ce qui est le plus près de moi, la fille de frontières. Théâtre, danse, musique… Je n’aime pas catégoriser. Dans #PigeonsAffamés, les interprètes ne sont pas des danseurs, mais bien des acteurs qui bougent. Mylène Roy, avec qui j’ai collaboré pour la chorégraphie, est allée chercher quelque chose de vrai, d’esthétique, de poétique. Le théâtre que je crée s’exprime par différents médiums. Mais, dans mes pièces, on sent bien la fille de théâtre, de structure, ce qui fait écho à mon parcours de dramaturge.

Photo : Marianne Duval.

Photo : Marianne Duval.

#PigeonsAffamés a été présenté à plusieurs reprises depuis la première, en septembre 2015, à Ottawa. Quelle a été la réaction des spectateurs à leur sortie de la salle?

La réaction est forte, enthousiaste! Ce que j’ai entendu le plus, c’est des remerciements. Les gens sont presque bouche bée. J’ai comme l’impression que le spectacle touche une corde qui donne envie de se garrocher, de mordre dans la vie, sans perdre trop notre temps. L’œuvre fait du bien, dans le sens où elle nous botte le cul! Les spectateurs me confient leur envie de plonger, d’être, d’exister, de s’exprimer… pas tant de s’exprimer, mais de réaliser. Ils me parlent de leurs rêves, de leurs projets. Ils sont complètement allumés! Et, ça, c’est un énorme cadeau pour moi. J’en suis très touchée.

Pour lire notre critique de la pièce, c’est ici.

Le spectacle #PigeonsAffamés, écrit et mis en scène par Anne-Marie White, est présenté du 23 au 25 novembre 2016 au Théâtre Aux Écuries, à Montréal. Pour toutes les infos : auxecuries.com/projet/pigeonsaffames

Par la suite, il sera à l’affiche dans plusieurs autres villes canadiennes. Pour connaître les dates de la tournée : www.theatre-trillium.com/saison/paroles/pigeonsaffames1

CRITIQUE DE LA PIÈCE LE TERRIER DE DAVID LINDSAY-ABAIRE,
MISE EN SCÈNE PAR JEAN-SIMON TRAVERSY

Texte : Karine Tessier

Photo : Cédric Lord.

Photo : Cédric Lord.

Il y a quelques mois, Danny, quatre ans, le fils unique de Becca et Louis, a été happé mortellement devant leur résidence. Depuis, le couple s’efforce de vivre, de survivre. La mère envisage de vendre la maison, souhaitant effacer tous les souvenirs liés à leur petit garçon, des souvenirs aussi beaux que douloureux. Pour Louis, c’est plutôt la fuite en avant, s’étourdir en participant à maintes activités, comme des groupes de soutien pour les personnes endeuillées.

Les semaines passent. Becca et Louis refoulent questions, larmes et colère. Le temps semble suspendu. Mais plus pour très longtemps. La femme et l’homme brisés se retrouvent devant un choix qui décidera du reste de leur existence : rester paralysés quelque part entre le rêve et la réalité… ou rouvrir leurs plaies, dans l’espoir d’être heureux à nouveau.

Photo : Cédric Lord.

Photo : Cédric Lord.

Les comédiens Rose-Anne Déry et André-Luc Tessier, interprètes d’Isa, la sœur enceinte de Becca, et de Jason, l’adolescent qui a heurté Danny, ont découvert la pièce Le Terrier il y a cinq ans, pendant qu’ils poursuivaient leurs études au Conservatoire d’art dramatique de Montréal. Cet automne, ils ont choisi d’en faire leur première production, après avoir fondé leur compagnie Tableau Noir.

Le Terrier est la version française de Rabbit Hole, qui a valu à l’Australien David Lindsay-Abaire le Pulitzer en 2007. Si l’œuvre vous semble familière, c’est qu’elle a aussi fait l’objet d’une adaptation cinématographique en 2010, signée John Cameron Mitchell et mettant en vedette Nicole Kidman, Aaron Eckhart et Dianne Wiest.

Dans une sensible et juste traduction d’Yves Morin, la pièce raconte le deuil que vivent, chacun à leur façon, les membres d’une famille éprouvée, ainsi que le sentiment de culpabilité qui pèse sur eux depuis les tragiques événements. Et si je n’avais pas détourné mon attention, aurais-je pu empêcher l’accident? Et si je n’avais pas téléphoné à ma sœur? Et si, et si, et si.

Le Terrier, c’est également une poignante histoire d’amour entre un homme et une femme, qui sont devenus trois. Et qui, désormais, doivent réapprendre à n’être que deux. Est-il encore possible de s’aimer quand on est séparés par le fantôme d’un petit garçon?

Photo : Eva-Maude TC.

Photo : Eva-Maude TC.

La mise en scène de Jean-Simon Traversy, sobre, laisse briller la distribution, avec raison. Dans les rôles de Becca et Louis, Sandrine Bisson et Frédéric Blanchette sont bouleversants. Ils expriment cette peine quasi indicible sans jamais tomber dans l’outrance. La douleur nous est racontée avec retenue, ce qui rend les quelques manifestations de colère ou de désespoir de leurs personnages encore plus déchirants.

Dans le rôle de Nathalie, la mère de Becca, Pierrette Robitaille est lumineuse et franchement drôle. Les scènes où elle apparaît sont plus légères, telles de petites parcelles de clarté dans un quotidien devenu sombre et lourd.

Photo : Eva-Maude TC.

Photo : Eva-Maude TC.

Les personnages du Terrier nous racontent leur souffrance sur une scène sous laquelle on retrouve un vaste espace vide et illuminé. Y sont dispersés des souvenirs pêle-mêle de leur regrettée vie de famille : un gâteau d’anniversaire à épais glaçage, un cadeau à l’emballage brillant, des jouets, de minuscules chaussures… Un passé enfoui, mais encore tout près, qui ne demande qu’à refaire surface.

Photo : Eva-Maude TC.

Photo : Eva-Maude TC.

Dans sa chanson Anthem, le poète montréalais Leonard Cohen a écrit : « There is a crack in everything. That’s how the light gets in. » On ne pourrait mieux décrire les personnages de David Lindsay-Abaire. Bien qu’ils aient sombré dans le désespoir depuis la mort de Danny, tout n’est pas perdu. On ne guérit pas d’une perte aussi immense, mais on peut petit à petit l’apprivoiser.

Pour Becca, Louis et leurs proches, la vie ne sera plus jamais la même. Mais le bonheur est toujours possible. Autrement.

La pièce Le Terrier de David Lindsay-Abaire, mise en scène par Jean-Simon Traversy, est présentée du 1er au 19 novembre 2016 à la Salle Fred-Barry, du Théâtre Denise-Pelletier.

Pour toutes les informations : www.denise-pelletier.qc.ca/spectacles/53

Pour suivre les activités de la compagnie Tableau Noir : www.facebook.com/TN.Tableau.Noir

Le Terrier from Théâtre Denise-Pelletier on Vimeo.

Texte : Karine Tessier

En 2006, autour d’une tasse d’espresso sur la rue Crescent, deux Allemands récemment débarqués dans la métropole ont l’idée d’un événement pour faire connaître l’œuvre imposante du compositeur Johann Sebastian Bach (1685-1750), créateur notamment des Variations Goldberg et des Concertos brandebourgeois. Le but : offrir aux curieux autant qu’aux mélomanes des concerts classiques, à prix variés (certains mêmes gratuits!).

Dix ans plus tard, le Festival Bach Montréal aura présenté au public montréalais 200 concerts, en plus de classes de maître, de conférences, de films et de symposiums. Et il aura attiré plus de 120 000 amoureux de la musique.

Pour son 10e anniversaire, cet événement devenu incontournable propose 28 spectacles dans 10 lieux de la ville, de la petite église à l’imposante Maison symphonique. Rendez-vous du 18 novembre au 4 décembre pour découvrir des musiciens d’ici comme d’ailleurs, et surtout (ré)entendre les chefs-d’œuvre du compositeur allemand.

Sergei Babayan.

Sergei Babayan.

En ouverture, à la Salle Bourgie, une des pièces signatures de Bach, les Variations Goldberg, interprétée par le pianiste américain Sergei Babayan.

Des mélodies que vous avez maintes fois entendues, peut-être sans le savoir, puisqu’elles ont inspiré des artistes de tous les milieux, que ce soit la chorégraphe québécoise Marie Chouinard pour son œuvre bODY_rEMIX/les_vARIATIONS_gOLDBERG en 2006 ou le romancier Thomas Harris pour The Silence of the Lambs en 1988. D’ailleurs, il est possible d’entendre les Variations Goldberg dans l’adaptation cinématographique de ce best-seller signée Jonathan Demme en 1991, ainsi que dans la série Hannibal diffusée en 2014.

Yo-Yo Ma. Photo : Jason Bell.

Yo-Yo Ma. Photo : Jason Bell.

Pour la toute première fois au Festival Bach Montréal, le grand violoncelliste américain Yo-Yo Ma, qui offrira au public trois des Suites pour violoncelle seul lors du Concert de gala 10e anniversaire, à la Maison symphonique.

Aussi à l’agenda, le fascinant spectacle Chemins cachés, mettant en vedette la violoniste Laura Andriani, la soprano Suzie Leblanc et la violoncelliste Elinor Grey, toutes trois canadiennes, à la Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours. Un événement qui est l’aboutissement de véritable « fouilles archéologiques », qui ont permis la découverte dans les œuvres pour violon solo des traces de chorals luthériens traditionnels qui les inspirèrent.

Konstantin Lifschitz. Photo : Sona Andreasyan.

Konstantin Lifschitz. Photo : Sona Andreasyan.

Pour les férus d’histoire, Les Partitas pour clavier, jouées par le pianiste russe Konstantin Lifschitz, à la Salle Bourgie. Ces six Partitas sont les premières pièces que Bach publia, dans l’espoir de gagner un peu de sous et, surtout, la gloire. Son rêve, vous l’aurez deviné, a été exaucé.

Pour se préparer à la saison froide, les Cantiques d’hiver, par The Trinity Choir, sous la direction de Daniel Taylor, contre-ténor canadien de renommée mondiale, à la paroisse Saint-Léon de Westmount. Des œuvres chorales qui vous feront voyager du Moyen-Âge jusqu’à nos jours.

On ne saurait oublier les six Concertos brandebourgeois, interprétés par l’Orchestre de chambre McGill, sous la direction de Boris Brott, à la Christ Church Cathedral. Vous vous devez, au moins une fois dans votre vie, d’entendre en concert les concertos les plus célèbres du compositeur allemand.

Orchestre symphonique de Montréal.

Orchestre symphonique de Montréal.

Puis, en clôture du Festival Bach Montréal, la Passion selon saint Matthieu, un oratorio joué par l’Orchestre symphonique de Montréal, sous la direction de maestro Kent Nagano, dans une mise en espace d’Alain Gauthier, doyen du Cirque du Soleil, à la Maison symphonique. Toute sa vie, Bach aura été fasciné par l’opéra, sans jamais en composer pour la scène. La Passion selon saint Matthieu et la Passion selon saint Jean sont ses œuvres les plus près du théâtre lyrique.

Le Festival Bach Montréal, du 18 novembre au 4 décembre 2016, dans 10 lieux de la métropole. Pour toutes les informations : www.festivalbachmontreal.com

ENTREVUE AVEC LA METTEURE EN SCÈNE MILENA BUZIAK

Texte : Karine Tessier

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Photo : Adéral Piot.

Les images de réfugiés à la recherche d’un endroit sûr pour se refaire une vie se multiplient dans les médias. Ils sont des millions, des dizaines de millions, à espérer une existence meilleure, loin des bombes, des persécutions et de la pauvreté extrême. Mais que connaît-on vraiment à propos de ces hommes, femmes et enfants au courage et à la résilience hors du commun?

La pièce Traversée, d’Estelle Savasta, raconte l’histoire d’une de ces personnes déplacées, Nour, et de sa nourrice sourde Youmma. Un récit d’exil, de séparation et de reconstruction empreint d’espoir, interprété en français et en langue des signes québécoise.

Fragments Urbains a discuté avec Milena Buziak, la metteure en scène du spectacle, qui sera présenté du 9 au 20 novembre au MAI (Montréal, arts interculturels).

La pièce Traversée a été montée pour la première fois à Paris en 2011. Comment avez-vous découvert cette œuvre?

C’est mon conjoint qui m’a proposé de la lire puisqu’il connaît mes goûts. Elle a toutes les qualités d’un bon texte de théâtre. On y dit beaucoup de choses en peu de mots. Il y a aussi des images magnifiques. Mais, en même temps, le tout est très concret. C’est une pièce d’une grande actualité.

Photo : Adéral Piot.

Photo : Adéral Piot.

Comment avez-vous alors amorcé votre travail de mise en scène?

Quand j’ai lu Traversée, pour moi, la coupe de cheveux de Nour, qui doit se déguiser en garçon pour faire le voyage vers un autre pays, était un moment clé. Elle doit se travestir, perdre à la fois son identité et ses repères, devenir quelqu’un d’autre complètement. C’est un moment important pour sa signification, bien sûr, mais également en ce qui concerne le traitement esthétique.

Par hasard, j’ai rencontré l’artiste visuelle Khadija Baker, qui se sert de cheveux humains pour composer ses œuvres. Elle a traduit certaines images, parfois en texture, parfois de façon très claire, parfois avec une simple ligne composée de cheveux longs.

Puis, j’ai discuté avec l’auteure de la pièce Estelle Savasta pour connaître son point de vue et son processus de création. Pour écrire le spectacle, elle a interviewé quatre personnes réfugiées étant enfants. Si Traversée n’est pas du théâtre documentaire, il s’appuie néanmoins sur la réalité.

C’était la première fois que vous montiez une pièce avec une comédienne sourde, Hodan Youssouf. En quoi cela a-t-il modifié votre façon de travailler?

J’ai approché Hodan comme quelqu’un d’une autre culture que la mienne, qui parle une autre langue que la mienne. On a dû faire certains aménagements techniques. Par exemple, identifier des moments dans le spectacle où elle et l’autre comédienne, Florence Blain Mbaye, se regardent, question de savoir où elles en sont dans le texte.

La langue des signes québécoise, pour moi, est très belle, très théâtrale. Elle a servi de base pour la création de séquences de mouvements ou de signes faits à deux. Nous l’avons incluse dans l’esthétique générale de la pièce, elle n’est aucunement accessoire! Cela permet à l’œuvre d’être accessible au public sourd ET au public entendant, bien qu’elle ne soit pas entièrement bilingue. Je n’étais pas intéressée à des représentations spéciales ou à une traduction. Je voulais plutôt un discours double livré au public. On y découvre deux personnes qui, bien qu’elles ne parlent pas la même langue, sont complices et se comprennent.

Photo : Adéral Piot.

Photo : Adéral Piot.

Depuis quelques années, le destin tragique des réfugiés et des personnes déplacées défraie les manchettes partout sur le globe. Monter une pièce qui raconte la vie d’une de ces personnes, c’était un choix délibéré?

La crise des réfugiés dure depuis très, très longtemps. On en parlait beaucoup il y a quelques années, quand il y a eu la grosse crise aux frontières européennes. Le Canada a accueilli 25 000 de ces personnes. Même si, maintenant, ça semble moins d’actualité, la situation perdure! Il s’agit d’une des plus grandes crises humanitaires de notre temps! Mais, dans les médias, il se trouve toujours une nouvelle crise pour évacuer la précédente. Donc, en effet, ce n’est nullement un hasard si j’ai choisi de travailler sur un spectacle qui aborde le sujet. C’est quelque chose qui me tient à cœur et je trouve important d’en parler.

Au Canada, on ne vit pas la crise comme en Europe. Reste qu’on doit accueillir plus de gens, et leur fournir les services et l’aide appropriés pour s’intégrer. Sinon, cela crée un autre type de crise. Traversée raconte justement l’intégration d’une jeune fille réfugiée dans sa société d’accueil, un processus qui se fait à long terme. La pièce échappe aux stéréotypes et parle de façon très positive de l’intégration. Oui, le personnage de Nour vit un choc. Elle a mal d’avoir dû tout quitter. Mais elle apprendra à survivre, à vivre dans son nouveau pays.

Il faut garder en tête que Nour, au moment de son voyage, n’est qu’une enfant. Elle regarde tout ce qui lui arrive avec une vision d’enfant. Une vision naïve, peut-être, mais empreinte d’humour et d’espoir. Les événements sont racontés avec beaucoup de poésie. On est dans l’évocation des choses, on ne sombre jamais dans le misérabilisme.

Quel message souhaiteriez-vous transmettre au public qui verra Traversée?

C’est une grande question, à laquelle je n’avais jamais pensé avant. Peut-être de venir avec l’esprit ouvert. Et dans l’esprit de partage également. Ce que je désire créer, c’est un échange entre le public et les deux comédiennes. Déjà, il y a plusieurs publics qui se mélangent : sourd, entendant, immigrant… C’est vraiment là-dessus que je me positionne. C’est même la mission de ma compagnie de création, Voyageurs immobiles, que j’ai fondée en 2009. Oui, voilà, l’ouverture vers l’autre et le partage. Je souhaite un dialogue.

La pièce Traversée, d’Estelle Savasta, mise en scène par Milena Buznik, est présentée du 9 au 20 novembre 2016 au MAI (Montréal, arts interculturels). Pour toutes les informations : m-a-i.qc.ca/fr/index.php?id=498

Pour suivre les activités de la compagnie de création Voyageurs immobiles : www.voyageursimmobiles.ca

Traversée au MAI – bande annonce from Voyageurs Immobiles on Vimeo.

Texte : Audrwey A.

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Du mannequinat au cinéma, en passant par la case météo dans l’émission Le Grand Journal de Canal +, Charlotte Le Bon a su laisser son « empreinte » sur le petit et le grand écran en côtoyant de grands personnages. Elle a eu notamment l’occasion de « travailler » au côté d’Astérix devant la caméra de Laurent Tirard, se faire habiller par le Yves Saint Laurent de Jalil Lespert et prêter sa voix à Joie dans Vice-Versa.

Depuis le mois de septembre et jusqu’au 10 novembre prochain, c’est dans le troisième arrondissement parisien qu’on la retrouve à la Galerie Cinéma, pour sa première exposition intitulée One Bedroom Hotel on the Moon.

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À travers ses créations pleines d’humour, elle invite le public à venir découvrir son univers éclectique et poétique, où ses illustrations prennent vie sous les traits d’H.H. l’homme à la tête de cœur, de petites crottes devant lesquelles on ne peut s’empêcher de sourire, de peaux de banane, d’un monstre poilu et de petits mots « pour dire simplement de grandes choses ».

Après Charlotte Le Bon actrice et Charlotte Le Bon illustratrice, le public peut également faire connaissance, dans la salle de projection de la galerie, avec Charlotte Le Bon réalisatrice grâce à la bande-annonce de son court métrage Modern Monster tourné durant l’été 2015.

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L’exposition One Bedroom Hotel on the Moon de Charlotte Le Bon est présentée jusqu’au 10 novembre 2016 à la Galerie Cinéma.

Site Web officiel de la galerie : galerie-cinema.com

Site Web officiel de Charlotte Le Bon : www.lebonlebon.com

CRITIQUE DE LE CHANTIER DES POSSIBLES DE ÈVE LAMONT

Texte : Véronique Bonacorsi

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Qu’il s’agisse d’agriculture alternative ou de l’esclavage de l’industrie du sexe, le cinéma engagé d’Ève Lamont se soucie des réalités sociales oppressantes. Dans son dernier film, Le Chantier des possibles, la cinéaste présente une inspirante histoire de solidarité, celle des citoyens d’un quartier dont l’identité est menacée par la gentrification.

La réalisatrice Ève Lamont. Photo : Jacques Nadeau.

La réalisatrice Ève Lamont. Photo : Jacques Nadeau.

Depuis qu’Ève Lamont connaît Pointe-Saint-Charles, elle a toujours été impressionnée par une caractéristique intrinsèque au quartier montréalais : l’engagement de ses résidants. Ce secteur du sud-ouest, surnommé affectueusement « La Pointe », a connu plusieurs épisodes de mobilisation citoyenne. Lorsque l’Opération populaire d’aménagement est née en 2004, visant à lutter pour des outils et des aménagements mieux adaptés à sa clientèle, la nécessité de documenter ces histoires d’un peuple souvent démuni, mais fier, s’est imposée. Pendant 10 ans, jusqu’en juin de cette année, la réalisatrice et camérawoman s’est immiscée dans la communauté de Pointe-Saint-Charles, captant ses incessants combats.

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Avec la multiplication des projets immobiliers hors de prix et l’explosion du coût de la vie, l’embourgeoisement apparemment inévitable de La Pointe menace le bien-être de ses habitants. Mais ces derniers, aux racines ouvrières et au prompt militantisme, se tiennent debout, encore et toujours. Le Chantier des possibles retrace les pas de la tradition communautaire de Pointe-Saint-Charles, suivant particulièrement deux projets : la Cité des bâtisseurs, une résidence communautaire pour aînés, ainsi que le plan du Collectif 7 à nous pour transformer le Bâtiment 7, un ancien édifice du CN, en un lieu multifonctionnel pour et par les citoyens. Derrière les murs des condos qui se dressent et le patrimoine qui risque de s’écrouler, se manifeste une courageuse humanité.

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Le film d’Ève Lamont, qui a aussi exercé les rôles de scénariste et de directrice photo, présente un regard personnel qui devient celui du spectateur. Le combat de Pointe-Saint-Charles devient notre combat. Telles des diapositives, le côté historique du documentaire défile clairement à un rythme précis et régulier, qui pourrait lui valoir une place en musée.

Ce sont les protagonistes de Le Chantier des possibles qui laissent la plus forte impression. À contre-courant des tendances urbaines déconnectées de la réalité, confrontés à des obstacles administratifs, à la défense des gens sans ressources, ils font constamment preuve d’entraide et de détermination à préserver leur village et leurs valeurs. Une belle leçon d’engagement pour le bien commun.

Le Chantier des possibles est à l’affiche à la Cinémathèque québécoise, à Montréal, depuis le 18 octobre 2016.

Pour être informé des prochaines projections du documentaire de la cinéaste Ève Lamont, consultez la page Facebook officielle du film : www.facebook.com/chantierdespossibles

Le chantier des possibles / Bande-annonce from Rapide Blanc on Vimeo.