Texte : Karine Tessier

Pour sa neuvième édition, le festival Art souterrain propose aux Montréalais de déambuler dans les sous-sols de la ville autrement. Et si, pendant un mois, on s’attardait dans les couloirs de la métropole, plutôt que de simplement reproduire le cycle métro-boulot-dodo?

Inflatabowl, installation de Laurent Perbos.

C’est ce qu’offre cet événement à grand déploiement, du 4 au 26 mars, dans plus de 15 lieux. Sur ce parcours de six kilomètres, vous pourrez admirer les œuvres de plus de 60 artistes d’ici et d’ailleurs, en plus de participer à des visites guidées, des performances et des conférences.

Diaspora, photos d’Omar Victor Diop.

Le thème de cette année : Jeu et diversion. Depuis toujours, l’humain éprouve le besoin de se détendre, de se divertir. Mais où trace-t-on la ligne entre les activités qui le libèrent et celles qui l’aliènent? Mais, surtout, l’homme et la femme sont-ils maîtres de leur destin?

Ballon LV, installation de Chloé Lefebvre.

À chaque époque, à chaque culture ses propres moyens de combler ce besoin d’évasion. De nos jours, les propositions pullulent : fêtes, jeux vidéo, spectacles, séries télé, sports, Internet… Nous voilà amusés, relaxés. Mais vivrons-nous jamais dans cette société des loisirs que prédisaient les futurologues des années 1960?

Peinture canadienne, installation de Marc-Antoine K. Phaneuf.

Pour alimenter notre réflexion, tout autant qu’insuffler une bonne dose de beauté dans cette fin d’hiver glaciale, des dizaines de photos, de vidéos, de sculptures, d’installations, d’œuvres numériques et de performances, réparties dans les souterrains de Montréal.

Jersey Girls, sculpture de Bevan Ramsay.

Pour en apprendre plus sur les artistes de cette neuvième édition du festival, un audioguide est disponible gratuitement dans plusieurs édifices participants, de même qu’aux bornes du parcours et sur le site Web de l’événement. Maintenant, la question qui s’impose : par où commencer?

Trop c’est comme pas assez, sculpture de Matthieu Sabourin.

Pour toutes les informations : www.artsouterrain.com

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CRITIQUE DE LA PIÈCE LE LAC AUX DEUX FALAISES, DE GABRIEL ROBICHAUD, MISE EN SCÈNE PAR LOUIS-DOMINIQUE LAVIGNE

Texte : Karine Tessier

Photo : Emmanuel Albert.

Au milieu d’une forêt luxuriante, vivent Ti-Gars (Marc-André Robichaud) et Pépère (Éric Butler), qui ne peuvent compter que l’un sur l’autre depuis le décès de la grand-mère, ainsi que des parents de l’adolescent. Devant les deux hommes, le mystérieux Lac aux deux falaises, qui n’en a plus qu’une depuis qu’un des escarpements a été emporté par la tempête. Un jour, une jeune fille (Jeanne Gionet-Lavigne) surgit d’un arbre et se met à coller aux baskets de Ti-Gars. À celle qui prétend lui sauver la vie dans le futur, il s’ouvre peu à peu, lui raconte le deuil, les efforts de Pépère pour faire repousser la falaise disparue et ses rêves.

Photo : Emmanuel Albert.

Le Lac aux deux falaises est le premier texte pour la scène signé Gabriel Robichaud, un jeune auteur acadien. Après une tournée qui l’a mené dans plusieurs écoles des provinces maritimes, le poète et dramaturge s’est demandé quel type de spectacle il aimerait voir s’il était lui-même adolescent à notre époque. Résultat de sa réflexion, sa fable est maintenant présentée sur les planches québécoises, après une série de représentations en Acadie. Dans cette production du Théâtre de l’Escaouette de Moncton et du Théâtre de Quartier de Montréal, on reconnaît la langue populaire acadienne, mais l’œuvre n’a pas été écrite en chiac. Une volonté de la part de Robichaud de montrer que son coin de pays ne se résume pas à ce mélange d’anglais et de français.

Photo : Emmanuel Albert.

Si la pièce flirte à maintes reprises avec des éléments surnaturels, il serait erroné de la qualifier de fantastique. Pour les personnages du Lac aux deux falaises, l’inexplicable n’est jamais source de questionnements. Il fait partie intégrante de leur réalité, plus ou moins définie pour le public. Gabriel Robichaud a déjà confié en entrevue écrire pour que « rien ne soit impossible ». La mission qu’il s’est donnée lui fait emprunter au courant réaliste magique, un terme utilisé pour la première fois en 1925 par des critiques d’art allemands. Sont considérées comme appartenant à ce mouvement des œuvres comme celles de l’écrivain colombien Gabriel García Márquez ou du cinéaste québécois André Forcier. Si la magie imprègne définitivement les textes et les images, elle n’est jamais menaçante et se fait discrète. Exit la multiplication d’effets merveilleux. Ici, l’atmosphère est onirique, mais se tient loin de la science-fiction.

Photo : Emmanuel Albert.

L’histoire présentée par les trois comédiens fait du bien. Sa candeur, jamais risible, est touchante. Dans cette structure de tiges métalliques, qui fait office tant de forêt que de falaise, on discute de résilience, du fragile équilibre qu’il faut développer pour à la fois s’affranchir des douleurs du passé et conserver au fond de soi des souvenirs précieux de personnes disparues. Le Lac aux deux falaises, c’est également le récit d’un rite de passage, qui permettra à Ti-Gars de déployer ses ailes, tout en préservant sa complicité avec son grand-père. Comme un songe, le spectacle nous laisse une impression floutée. La seule certitude du spectateur à la sortie du théâtre est qu’il restera toujours un aspect intangible à notre réalité.

Le Lac aux deux falaises, de Gabriel Robichaud, mise en scène par Louis-Dominique Lavigne, est présentée du 21 au 25 mars au Théâtre Denise-Pelletier, à Montréal, puis le 7 avril au Théâtre Les Gros Becs, à Québec.

Pour toutes les informations : www.denise-pelletier.qc.ca

Le Lac aux deux falaises- Extrait from théâtre l’Escaouette on Vimeo.

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Texte : Véronique Bonacorsi

Ce mois de mars, le Musée de la mode propose aux amateurs d’esthétisme et de bon goût Les Mercredis bleus, un événement interactif sympathique, format 5 à 7, nous plongeant dans l’univers de la couleur bleue.

Ciel, marine, cyan, saphir… Les déclinaisons de cette teinte nous entourent partout où se pose notre regard. Le bleu attire et ne cesse d’inspirer les grands créateurs comme les humbles artisans, chacun cherchant à manier les éléments, naturels comme synthétiques, pour en recréer la splendeur.

Photo : Véronique Bonacorsi.

L’actuelle exposition du Musée de la mode, intitulée Fréquence bleue, se présente comme un parcours multimédia de cette couleur spécifique. Après un bref goûter avec thé et biscuits, les participants sont invités à découvrir les origines, l’importance historique et, surtout, diverses manifestations vestimentaires de ce champ chromatique. Des robes de haute couture au simple jeans, il est indéniable que l’humain aime s’habiller en bleu.

Photo : Véronique Bonacorsi.

La deuxième heure de l’événement Mercredis bleus est consacrée à la présentation – informelle et parfaitement relaxe – de trois exposants du vaste domaine des arts qui partagent leur processus de création. Lors de la soirée du 8 mars, Journée internationale des femmes, trois femmes nous ont introduits à leurs réalisations.

Amaris Chow-Santos est étudiante du Centre design et impression textile de Montréal. Elle travaille le textile, mais aussi le papier, et maîtrise les longs processus de teinture visant à fabriquer une couleur précise. Une Québécoise née de parents panaméens, c’est plutôt le Japon qui lui sert de véritable source d’idées, surtout en ce qui a trait à la richesse du bleu.

Importante collaboratrice à Fréquence bleue, la collectionneuse Louise Comeau opère depuis beaucoup moins d’années que les innombrables trouvailles qui remplissent chaque recoin de son appartement. Avec beaucoup d’humour, et peut-être un peu de gêne, la femme avoue que sa véritable passion, c’est de fouiller et de trouver des pièces, vêtements comme accessoires, de différentes époques. Certains morceaux de sa collection ont même été sélectionnés pour des tournages de films, tels que Les Amours imaginaires et Brooklyn.

La joaillière Caroline Rivière a reçu son diplôme de l’École de joaillerie de Montréal en 2015. Sa passion pour le monde sous-marin la pousse à quitter l’exotique Nouvelle-Calédonie pour venir étudier la biologie marine au Québec. Un changement de carrière s’est imposé, mais l’inspiration reste la même : elle est parvenue à créer des pièces uniques s’inspirant des paysages de son enfance, dont un collier ayant la forme de son île natale, représentant des centaines d’heures de travail.

L’incursion chromatique des Mercredis bleus se poursuit, pour une dernière soirée, le 29 mars. Quant à elle, l’exposition Fréquence bleue se termine le 9 avril prochain.

Pour plus d’informations : museedelamode.ca

Fondé en 1979 à Saint-Lambert, le Musée de la mode a ouvert ses portes dans le Vieux-Montréal, au Marché Bonsecours, en 2013.

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CRITIQUE DE JUSTE LA FIN DU MONDE, DE XAVIER DOLAN

Texte : Véronique Bonacorsi
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Rien ne se compare aux douleurs que nous cause la famille. Dans ce qu’il déclare être son « plus beau film », le célébré cinéaste québécois Xavier Dolan explore avec Juste la fin du monde les ravages d’un huis clos familial dont les êtres ne parviennent pas à communiquer.

Le temps d’un après-midi, Louis (Gaspard Ulliel), un dramaturge accompli, retourne voir sa famille, avec laquelle il n’a pas eu de contact en 12 ans. Appréhensions, fébrilité, doutes et tensions accueillent le jeune auteur, qui doit annoncer à sa mère (Nathalie Baye), sa sœur cadette qu’il connaît à peine, Suzanne (Léa Seydoux), son frère colérique, Antoine (Vincent Cassel), et sa belle-sœur qu’il n’a jamais vue, Catherine (Marion Cotillard), que la maladie l’emportera bientôt hors de ce monde.

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Adapter pour le cinéma la pièce dramatique Juste la fin du monde, écrite par Jean-Luc Lagarce, n’est pas immédiatement venu à l’esprit de Xavier Dolan lorsque son amie et régulière collaboratrice Anne Dorval la lui a fait découvrir au début de la décennie. Ce n’est que quelques années plus tard, après le succès de Mommy, que ce texte exempt de didascalies et rempli de costauds monologues allait devenir la prochaine aventure du réalisateur-scénariste-monteur-acteur.

Comme J’ai tué ma mère et Mommy, le petit dernier de Dolan traite des relations familiales conflictuelles. Mais contrairement à ses prédécesseurs, Juste la fin du monde manque quelque peu la cible dans la livraison de son message par l’inclinaison de son réalisateur à vouloir trop en faire. Les gros plans – quoique les images d’André Turpin sont magnifiques – et l’omniprésence de la musique  –  l’œuvre de Gabriel Yared, le même compositeur que pour Tom à la ferme  – tendent à enterrer l’émotion plutôt qu’à l’exacerber. Déjà que les dialogues sont très verbeux, la conjugaison de leur hyperthéâtralité et des procédés cinématographiques crée un certain chaos pour le spectateur non averti.

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Cependant, il faut concéder que ce spectacle exigeant auquel se retrouve confronté le public correspond très justement au climat de tension dans lequel baignent les protagonistes. Heureusement, leurs interprètes démontrent une maîtrise exemplaire de leur jeu. La violence d’Antoine, joué par Vincent Cassel, autant externe qu’interne, trouble. Dans le rôle principal, Gaspard Ulliel a plus à écouter qu’à dire, mais ses regards sobrement remplis de tristesse transpercent l’écran. Et Nathalie Baye nous offre une véritable transformation en mère à la clairvoyance bouleversante, derrière des allures extravagantes.

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Le film ne se traduit donc pas exactement en une expérience agréable au premier abord. Les amoureux de théâtre, ou encore d’anthropologie, apprécieront le travail d’analyse de la gestuelle pour comprendre l’essence de l’œuvre. Mais un constat s’impose à tous : même un auteur, un maître des mots, souffre de cette difficulté de l’humain à communiquer les choses qui lui font mal, les choses les plus vraies.

Projeté en première fois au Festival de Cannes l’an dernier, Juste la fin du monde s’y est vu remettre le Grand Prix, ainsi que le Prix du jury œcuménique. Le 24 février dernier, le long métrage a remporté trois statuettes aux César, en France, soit meilleur réalisateur, meilleur acteur (Gaspard Ulliel) et meilleur montage (Xavier Dolan).

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Juste la fin du monde, de Xavier Dolan, est disponible en DVD au Québec depuis le 7 février 2017. Une œuvre marquante dans la production québécoise 2016, le film est à nouveau présenté en salle aux Rendez-vous du cinéma québécois (RVCQ), qui ont lieu du 22 février au 4 mars à Montréal.

Pour toutes les infos sur les RVCQ : rvcq.quebeccinema.ca

Site Web officiel du film : fr.justelafindumonde.com

 

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CRITIQUE DE LA PIÈCE NE M’OUBLIE PAS, DE TOM HOLLOWAY, MISE EN SCÈNE PAR FRÉDÉRIC DUBOIS

Texte : Julie Baronian

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La Compagnie Jean Duceppe présente, cette saison, Ne m’oublie pas, de l’auteur australien Tom Holloway. Bouleversante et captivante, cette pièce dramatique parle de colère, mais aussi de réconciliation et d’espoir; le tout basé sur un fait historique, méconnu de la majorité de la population.

Gerry (François Papineau) a eu une enfance très difficile. Arraché à sa mère (Louise Turcot) en Angleterre à l’âge de quatre ans, il a été envoyé par bateau en Australie, pour y travailler durement. Aujourd’hui âgé dans la cinquantaine, il est devenu un père alcoolique et violent. Sa fille (Marie-Ève Milot), ayant l’impression que quelque chose de terrible s’est passé dans l’enfance de son père, le confronte. Elle le force à rencontrer le travailleur social d’un organisme (Jonathan Gagnon), qui pourra l’aider à retrouver un membre de sa famille dans son pays d’origine, afin de mieux comprendre son passé, ses blessures.

Gerry découvrira alors que son prénom n’est même pas celui qu’il croyait, et que sa mère n’est pas morte, comme on le lui avait toujours dit. Tandis que sa mère, qui croyait son fils adopté par une bonne famille de Liverpool, découvrira ce qu’il est advenu de lui, en Australie, et tout ce dont il a souffert.

La mise en scène de Frédéric Dubois est classique et le décor est simple: quelques divans autour de la scène, une table de cuisine et des chaises au centre. Mais cette économie de moyens fait ressortir la puissance des mots du texte et les performances formidables de François Papineau et de Louise Turcot, dans les rôles du fils et de la mère. Un jeu d’acteurs très intense et émouvant, tout en nuances.

Photo : Caroline Laberge.

Photo : Caroline Laberge.

Louise Turcot est vraiment bouleversante dans ce rôle de mère fragile et pleine d’espoir, qui n’a cessé de célébrer, chaque année, l’anniversaire de son fils et de rêver à ce qu’il devait être devenu. Mais c’est aussi une mère pleine de colère, menaçante, qui ne se gêne pas pour dire ce qu’elle pense. Et François Papineau, incarnant un homme devenu violent et colérique, réussit à nous laisser entrevoir un côté sympathique et touchant à son personnage, à mesure que celui-ci en apprend davantage sur lui-même, qu’il évolue avec la découverte de son passé.

Photo : Caroline Laberge.

Photo : Caroline Laberge.

En plus de raconter l’histoire d’un drame familial terrible, Ne m’oublie pas est basée sur un fait historique peu connu. Les British Home Children, ce sont plus de 100 000 enfants de trois à 18 ans, provenant de milieux défavorisés, que le gouvernement britannique, soutenu par l’Église, a envoyés dans des pays de l’empire britannique, comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada, entre 1869 et 1968. Certains d’entre eux étaient orphelins; d’autres étaient arrachés à leur famille. Envoyés par bateau, frères et sœurs séparés, pour servir de travailleurs bon marché dans les colonies, ces enfants étaient maltraités et exploités.

10 à 12 % de la population canadienne seraient descendants de ces enfants britanniques exilés, soit environ quatre millions de personnes, dont 8 000 Québécois. John James Rowley, père de l’épouse de Jean Duceppe, et grand-père de sept enfants – dont Gilles, Monique et Louise Duceppe, tous impliqués dans la Compagnie – était l’un de ces British Home Children.

Photo : Caroline Laberge.

Photo : Caroline Laberge.

L’auteur Tom Holloway, né en Tasmanie, est l’une des principales nouvelles voix du théâtre australien. Ses œuvres ont été plusieurs fois récompensées et mises en scène en Australie et à l’étranger. Bien que l’histoire de la pièce se déroule en Australie et en Angleterre, la traduction de Fanny Britt, en québécois très moderne, jurons inclus, rapproche de façon intrinsèque les spectateurs québécois de ce drame. Il est aussi facile de faire une analogie entre les British Home Childen et les Orphelins de Duplessis ou encore les pensionnats autochtones, au Québec, en ce qui concerne les enfants maltraités, exploités et assimilés.

Photo : Caroline Laberge.

Photo : Caroline Laberge.

Mais loin d’être une pièce politique ou documentaire, Ne m’oublie pas est plutôt intimiste. Elle raconte ce que peuvent avoir vécu et ressenti les victimes, autant les parents, à qui les enfants furent enlevés par le gouvernement, que les enfants qui ont été arrachés à leur famille. À travers l’histoire de Gerry et de sa mère, cette pièce donne aux victimes de cette tragédie la parole qu’ils n’ont jamais eue, pour qu’on comprenne leur colère, leur ressentiment, leur souffrance. Ne m’oublie pas nous donne envie d’en apprendre davantage sur ce pan méconnu de notre histoire, qui ne doit pas rester oublié. Mais surtout, il s’agit d’une pièce dramatique qui touche droit au cœur. Définitivement une pièce à ne pas manquer cette saison.

Ne m’oublie pas, une traduction de Fanny Britt de la pièce Forget Me Not de Tom Holloway, dans une mise en scène de Frédéric Dubois, est présentée du 15 février au 25 mars 2017 au Théâtre Jean-Duceppe, à la Place des Arts.

Pour toutes les informations : duceppe.com/a-l-affiche/ne-moublie-pas

CRITIQUE DE LA PIÈCE AI-JE DU SANG DE DICTATEUR?, DE DIDIER LUCIEN, MISE EN SCÈNE PAR GUILLAUME CHOUINARD ET DIDIER LUCIEN

Texte : Karine Tessier

Photo : Jacinthe Perrault.

Photo : Jacinthe Perrault.

Didier Lucien est un nouvel arrivant. Depuis 49 ans. Né en Haïti en 1967, arrivé au Québec à l’âge d’un an avec ses parents et son frère aîné, l’auteur, acteur et metteur en scène s’est questionné toute sa vie sur son identité, et continue de le faire. Condamné à porter l’étiquette d’immigrant ici, taxé de « Blanc » dans son pays d’origine, il souffre du syndrome de l’imposteur. Pour ses 50 ans, l’artiste se fait plaisir en partageant avec le public le fruit de ses recherches des deux dernières années, qui lui ont permis d’en apprendre davantage sur ses proches et sur les événements qui ont marqué la Perle des Antilles. Ai-je du sang de dictateur?, présentée au Théâtre Espace Libre jusqu’au 11 février, est une leçon d’histoire hors du commun, aussi réjouissante qu’émouvante, signée par cet attachant multi-instrumentiste de la culture québécoise.

Le spectacle, écrit et joué par Didier Lucien, se compose de trois actes. À l’ouverture du rideau, l’acteur, qui joue son propre rôle, se voit offrir l’animation d’une série télévisée documentaire, J’apprends ma planète. Enthousiaste à l’idée de présenter un épisode consacré à Haïti, il doit se rendre à l’évidence en plein tournage : sa connaissance de son pays d’origine est bien plus limitée qu’il ne le croyait. Riche en informations, sans pour autant être dépourvue d’humour, cette première partie de la pièce permet au public de se familiariser avec l’histoire d’Haïti, jalonnée d’événements dramatiques dont les effets se font encore sentir aujourd’hui : la découverte de l’île par Christophe Colomb, l’esclavage, l’indépendance déclarée en 1804, la dictature des Duvalier, le séisme de 2010. L’exercice aurait pu être lourd. Mais les projections vidéo, inventives et parfois farfelues, confèrent à cette leçon un caractère ludique qui ravit les spectateurs.

Photo : Jacinthe Perrault.

Photo : Jacinthe Perrault.

En seconde partie, l’acteur revêt les habits de François Duvalier, dictateur à la tête d’Haïti de 1957 à 1971. Le public devient alors le peuple de ce pays antillais, forcé d’écouter les discours du « président à vie », empreints de mysticisme. Puis, pendant un bref moment, les spectateurs doivent se bander les yeux pour expérimenter la peur ressentie par les habitants menacés par les tontons macoutes, membres d’une milice paramilitaire auteurs d’arrestations arbitraires, de pillages, de tortures, de meurtres. Une démonstration inusitée, qui fait frissonner.

Après avoir récolté toutes ces informations sur ses ancêtres et les événements marquants de l’histoire haïtienne, Didier Lucien décide de se rendre dans la Perle des Antilles. Des trottoirs enneigés de Montréal aux rues vibrantes d’Haïti, il marche, à la recherche de ses racines, des lieux où ont vécu ses parents. Jusqu’à ce que survienne le terrible tremblement de terre qui a secoué l’île en 2010. Une catastrophe recréée sur scène de façon minimaliste, mais efficace. C’est au fond d’un trou, sous les décombres, que l’acteur québécois retrouvera une partie de son identité qui lui faisait défaut.

Photo : Jacinthe Perrault.

Photo : Jacinthe Perrault.

Ai-je du sang de dictateur? est une pièce captivante. Bien sûr, les textes de Didier Lucien, dont le style est inimitable, y sont pour beaucoup. Il arrive à conjuguer événements dramatiques et humour éclaté avec brio. Mais le spectacle n’atteindrait pas sa cible sans la mise en scène créative, pleine de trouvailles, signée par Didier Lucien et son complice Guillaume Chouinard. Certains effets, d’une grande beauté, insufflent une bonne dose de poésie à l’ensemble. On pense notamment à cette scène où l’acteur incarne une chanteuse dont la robe est magnifiée par des projections lumineuses. Aux projections et décors s’ajoute une bande sonore composée par le frère de Didier, Alain Lucien, des mélodies élégantes, juste assez présentes.

Photo : Jacinthe Perrault.

Photo : Jacinthe Perrault.

Dans son one man show, l’auteur, acteur et metteur en scène Didier Lucien aborde, sans censure ni tabou, l’histoire de sa famille et de son pays d’origine. Sans jamais tomber dans le mélodrame ou le cynisme, il raconte des pans difficiles de l’histoire, de son histoire, avec l’humour et le charme qu’on lui connaît. Son spectacle, lumineux, est aussi une ode au partage des cultures. Une sortie qui fait du bien, alors que l’attentat dans une mosquée de Québec et les premières semaines tumultueuses de Donald Trump à la présidence des États-Unis défraient les manchettes. Si l’artiste québécois a écrit et monté cette pièce pour célébrer ses 50 ans, c’est surtout au public qu’il fait tout un cadeau. Nous kapab sèlman di mèsi anpil, Didier Lucien.

Ai-je du sang de dictateur? est à l’affiche du 27 janvier au 11 février 2017 au Théâtre Espace Libre.

Pour toutes les informations : www.espacelibre.qc.ca/spectacle/saison-2016-2017/ai-je-du-sang-de-dictateur

Page Facebook officielle du spectacle : www.facebook.com/aijedusangdedictateurdididerlucien

La pièce est présentée dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs, qui se poursuit tout le mois de février. Pour toutes les informations et pour consulter la programmation (théâtre, musique, cinéma, conférences, expositions, etc.) : moishistoiredesnoirs.com

Ai-je du sang de dictateur? – Teaser from Espace Libre on Vimeo.

CRITIQUE DE LA LA LAND, DE DAMIEN CHAZELLE

Texte : Véronique Bonacorsi

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Un garçon et une fille tombent amoureux. Quoi de plus banal? L’histoire éternelle se transforme en une œuvre majestueuse et ambitieuse pour la dernière sortie cinématographique du scénariste et réalisateur émergent Damien Chazelle (Whiplash). Véritable chanson d’amour aux arts, La La Land, Pour l’amour d’Hollywood en français au Québec, offre une relation des temps modernes dans une réinvention irrésistible des comédies musicales de l’âge d’or hollywoodien.

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Los Angeles d’aujourd’hui, la cité des étoiles à en devenir. Mia (Emma Stone), une barista qui aspire à devenir actrice, est découragée par sa ribambelle d’auditions vaines. Son chemin croise sans cesse celui de Sebastian (Ryan Gosling), un pianiste de jazz entêté qui tient voracement aux glorieuses années d’une musique oubliée. Dans un monde de dures déceptions et d’obligations, la rencontre de ces réticents amoureux viendra lancer leurs passions respectives dans des firmaments insoupçonnés.

Pour incarner en chanson et en danse ce couple aux ambitions plus grandes que nature, il fallait trouver une paire d’acteurs à la Fred Astaire et Ginger Rogers. La chimie effervescente de Emma Stone et Ryan Gosling – qui se retrouvent en tandem à l’écran pour la troisième fois – combinée à leur talent musical faisaient de ce duo un choix rêvé pour le cinéaste Damien Chazelle. Pour La La Land, les deux ont dû se soumettre à un entraînement intense de trois mois de leçons de chant et de différents types de danse. Gosling a aussi appris à jouer du piano, avec une aise qui a rendu jaloux le musicien de R&B John Legend, qui campe son premier rôle au cinéma. Leurs efforts ont clairement porté fruit, comme en témoignent les plans-séquences des numéros musicaux du film, prouvant que les vedettes n’ont fait appel à aucune doublure lors de ces scènes charnières.

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Le projet de Chazelle, qui n’en est étonnamment qu’à son deuxième long métrage, requérait de plus un univers sonore précis, évoquant toute une gamme d’émotions, passant de l’allégresse à la mélancolie. Ami du scénariste et réalisateur depuis leurs années à Harvard, Justin Hurwitz – qui a collaboré à Whiplash – a composé une trame sonore à la fois accrocheuse et bouleversante. Les mélodies, fondamentalement jazz, s’apparentent beaucoup à celles de Les Parapluies de Cherbourg, du réalisateur français Jacques Demy, une idole de Chazelle et Hurwitz. Avec les paroles sensibles de Benj Pasek et Justin Paul, le spectateur a droit à une œuvre de la trempe des intemporels de Disney.

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Visuellement, La La Land propose un festin coloré et en accord avec le glamour du old Hollywood. Il a même été tourné en CinemaScope! Les costumes sophistiqués de Mary Zophres (True Grit) évoquent les succès des années 1930-1950, les chorégraphies fluides de Mandy Moore (So You Think You Can Dance) s’allient parfaitement aux mouvements de la caméra, et la direction photo de Linus Sandgren capture impeccablement une ville mythique assez surréelle.

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Après six ans de préparation, Damien Chazelle réussit son but, c’est-à-dire créer une œuvre totalement originale, qui rend hommage aux grands classiques comme Singin’ in the Rain. Grâce à une histoire ancrée dans des paramètres très actuels, les manifestations de chant et de danse créent une atmosphère particulière, semblable au réalisme magique en littérature. La La Land, comme ses personnages, suit ses propres règles. Ainsi, le film laisse les spectateurs sur une note inspirante : osez aller au rythme de votre propre mélodie.

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Depuis sa première mondiale au Festival international du film de Venise en août dernier, La La Land s’est mérité plusieurs distinctions. À la 74e soirée des Golden Globes, le 8 janvier dernier, le long métrage a remporté les sept prix pour lesquels il était nommé : meilleur film (comédie ou musical), meilleure réalisation (Damien Chazelle), meilleure actrice (comédie ou musical) (Emma Stone), meilleur acteur (comédie ou musical) (Ryan Gosling), meilleur scénario (Damien Chazelle), meilleure chanson originale (City of Stars, de Justin Hurwitz) et meilleure musique originale (Justin Hurwitz).

La La Land, Pour l’amour d’Hollywood en français, est à l’affiche au Québec depuis le 25 décembre 2016.

Site Web officiel du film : www.lalaland.movie

CRITIQUE DE LA PIÈCE LES HÉROS, DE GÉRALD SIBLEYRAS, MISE EN SCÈNE PAR MONIQUE DUCEPPE

Texte : Julie Baronian

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Le rideau s’ouvre sur la terrasse d’un hospice pour anciens combattants, surplombée d’un arbre majestueux. L’histoire se passe en France, en 1959. Il y a Philippe, peureux et un peu paranoïaque. Il y a Gustave, vieux grincheux et un peu fou. Et il y a Henri, vieux garçon éclopé, un peu poète, mais le plus réaliste des trois.

Photo : Carole Laberge.

Photo : Carole Laberge.

Incarnés par trois comédiens chevronnés dont la réputation n’est plus à faire, Marc Legault, Guy Mignault et Michel Dumont, ces trois amis, vétérans de la Première Guerre, se racontent leurs souvenirs, se plaignent de leur infirmière, se disputent, discutent… Et surtout, comme trois petits garçons dotés d’une imagination débordante, ils rêvent et élaborent des plans pour s’évader de l’hospice. Ce sera rien de moins que le projet insensé d’un voyage en Indochine, puis une simple proposition de pique-nique, pour finir avec une escapade au sommet de la colline, « là où le vent souffle sur les peupliers ». Mais rien n’est gagné d’avance pour nos trois héros… Philippe s’évanouit constamment, à cause d’un éclat d’obus logé dans son crâne; Gustave veut absolument apporter avec lui son ami, soit une lourde statue de chien en pierres; et Henri se déplace difficilement, à l’aide d’une canne. Partiront-ils vraiment, malgré toutes les difficultés? Ou le seul fait de faire des projets, en rêvant d’autre part, les tiendrait-ils tout simplement en vie?

Photo : Carole Laberge.

Photo : Carole Laberge.

Les trois comédiens sont excellents, dans cette mise en scène de Monique Duceppe, qui a opté pour la sobriété, avec une attention portée sur le jeu des acteurs. Le magnifique décor de la terrasse en pierres, recouverte de végétation, est de Normand Blais. Et les douces mélodies de Christian Thomas ajoutent à la beauté et à l’émotion.

L’auteur, Gérald Sibleyras, dramaturge et scénariste français, a écrit de nombreuses pièces, qui ont été nommées plus d’une fois aux Molières et qui sont jouées et traduites dans plusieurs pays. Ce qui l’amuse, dit-il, « c’est de choisir un sujet plutôt dramatique et d’en faire une comédie ».

Photo : Carole Laberge.

Photo : Carole Laberge.

En effet, on est loin de tomber dans la tristesse avec cette histoire. On rit, beaucoup. On est attendris aussi. Les Héros est définitivement une pièce drôle et touchante. On ne peut que se laisser émouvoir par ces trois vieux malcommodes liés d’une amitié forte et complice, mais ô combien attendrissants. Le spectacle fait également réfléchir. Conscient que le temps file à une vitesse effarante, confronté à notre propre mort, on sort de la salle avec plusieurs questions en tête. Sur la vie, les rêves, le bonheur, les regrets.

La pièce Les Héros, une adaptation de Michel Dumont de l’œuvre Le Vent des peupliers de Gérald Sibleyras, dans une mise en scène de Monique Duceppe, est présentée du 15 décembre 2016 au 4 février 2017 au Théâtre Jean-Duceppe.

Pour toutes les informations : duceppe.com/a-l-affiche/les-heros

CRITIQUE DU SPECTACLE #PIGEONSAFFAMÉS, ÉCRIT ET MIS EN SCÈNE PAR ANNE-MARIE WHITE

Texte : Karine Tessier

Photo : Marianne Duval.

Photo : Marianne Duval.

Comment détermine-t-on qu’une personne fait « sa juste part » pour contribuer au bon fonctionnement de notre société? Parce qu’elle donne de son temps ou de son argent pour une bonne cause? Parce qu’elle signe des pétitions pour appuyer un projet ou dénoncer une situation? Parce qu’elle fait ses emplettes avec des sacs en coton, consomme bio et équitable, roule en bicyclette?

Et si notre motivation à poser ces gestes était moins une poussée altruiste qu’un moyen d’étouffer notre sentiment de culpabilité face aux nombreuses inégalités qui séparent les habitants de notre planète?

Grâce à la surabondance d’informations disponibles, à l’omniprésence des réseaux sociaux, à la multiplication des experts en tous genres, il est aisé de dénicher quelque preuve que ce soit pour légitimer nos habitudes et choix de vie, et ainsi se rassurer.

Photo : Marianne Duval.

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L’auteure et metteure en scène Anne-Marie White a eu envie d’explorer ce phénomène, qu’elle a nommé la Dolce Vita, dans son troisième spectacle #PigeonsAffamés, produit par Le Théâtre du Trillium. D’abord créée à Ottawa en 2015, l’œuvre est présentée du 23 au 25 novembre au Théâtre Aux Écuries à Montréal, dans le cadre d’une tournée canadienne qui se poursuivra en 2017.

Le travail d’écriture de la pièce s’est amorcé avec les gestes. Épaulée par la chorégraphe Mylène Roy, Anne-Marie White a exploré le mouvement, auquel se sont par la suite greffés des textes. Un processus qui aura duré deux ans.

Photo : Marianne Duval.

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Pour interpréter le spectacle, une demi-douzaine d’acteurs triés sur le volet. Des artistes qui se sont totalement abandonnés au projet, s’entraînant pendant trois ans pour être le plus à l’aise possible, et le plus juste, sur les planches. Leur dur labeur n’aura pas été vain. Les hommes et les femmes de #PigeonsAffamés font rire autant qu’ils émeuvent, enchaînent déplacements saccadés et déhanchements lascifs, prêtent leur voix puissante au rap ou à des harmonies vocales rythmn and blues.

Les protagonistes de cette œuvre multidisciplinaire réfléchissent à leur rapport au bonheur, au sexe, à la productivité. Ils dénoncent avec sarcasme le sensationnalisme des nouvelles télévisées et s’amusent des commentaires souvent insipides publiés par les internautes sur les forums. Un message ponctué de références à la culture populaire, de l’hymne écolo de Marvin Gaye Mercy, Mercy Me à la ballade nostalgique I Can’t Stop Loving You de Ray Charles, en passant par la ritournelle publicitaire bien connue de McDonald’s I’m Loving It!

La prise de parole, dans #PigeonsAffamés, aurait pu être lourde et moralisatrice. Mais il n’en est rien. Anne-Marie White a tenu à faire de sa réflexion sur la perte de repères dans notre société actuelle une comédie musicale festive et nuancée, où les personnages sont ni totalement bons ni tout à fait méchants. À mille lieues de l’autoflagellation ou du cynisme, les constats que propose son spectacle nous bousculent, entre deux éclats de rire et une furieuse envie de danser. Une symphonie polyphonique réjouissante, on ne peut plus pertinente, alors que débute le temps des Fêtes.

Pour lire notre entrevue avec l’auteure et metteure en scène Anne-Marie White, c’est ici.

Le spectacle #PigeonsAffamés est présenté du 23 au 25 novembre 2016 au Théâtre Aux Écuries, à Montréal. Pour toutes les infos : auxecuries.com/projet/pigeonsaffames

Par la suite, il sera à l’affiche dans plusieurs autres villes canadiennes. Pour connaître les dates de la tournée : www.theatre-trillium.com/saison/paroles/pigeonsaffames1

ENTREVUE AVEC L’AUTEURE ET METTEURE EN SCÈNE ANNE-MARIE WHITE

Texte : Karine Tessier

#PigeonsAffamés_affiche

Quelque part entre la nostalgie d’une époque où tous les rêves étaient permis et la perte de repères actuelle, les #PigeonsAffamés virevoltent devant nos yeux. Spoken word, musique expérimentale, chant a capella, beatbox, mouvements de danse : tous les moyens sont bons pour nous livrer leurs réflexions, nous inciter à l’action. Une prise de parole qui bouscule, mais aussi qui fait éclater de rire et donne envie de danser. #PigeonsAffamés est le troisième spectacle écrit et mis en scène par Anne-Marie White, produit par Le Théâtre du Trillium. L’œuvre effervescente est présentée du 23 au 25 novembre au Théâtre Aux Écuries à Montréal, dans le cadre d’une tournée canadienne qui se poursuivra en 2017. Rencontre avec la créatrice aux multiples chapeaux.

Comment est né le spectacle #PigeonsAffamés?

Il y a quatre ou cinq ans, je regardais une émission de télé matinale. L’invitée était une femme qui parlait de tout l’effet que peut avoir sur le cerveau le geste de donner. Puis, en conclusion, on faisait la promotion de La Grande guignolée des médias. J’ai réalisé que notre cerveau est en quelque sorte formaté à recevoir n’importe quoi. À l’approche de Noël, donner aux gens défavorisés nous fait du bien, nous permet de taire notre culpabilité. Il y a de plus en plus de plates-formes qui nous donnent cette possibilité, d’experts qui nous confortent dans cette idée. Il y a une perte de repères… Non, je dirais plutôt une surabondance de repères. Peu importe nos choix et habitudes de vie, il nous est possible de tracer une logique qui légitime nos actions.

Photo : Marianne Duval.

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#PigeonsAffamés parle de ce confort sur lequel on surfe. C’est comme un cri intérieur, qui nous révèle que ce n’est pas vrai que nous sommes si bien que ça! Mais on arrive à taire cette petite voix, à la zapper assez aisément, pour se lover dans ce que j’appelle dans le spectacle la Dolce Vita. C’est ce que j’ai voulu creuser dans ma dernière création, mais, cela dit, sans aucune intention de lancer la pierre. C’est fait avec beaucoup d’humour. Et, moi-même, je ne suis pas épargnée. Il y a une scène où une cliente de la chaîne de fast-food Valentine se sent jugée par une femme qui offre des croquettes bio à l’extrait de thé vert à son chien. Cette dernière, c’est moi! (rire)

Est-on vraiment prêts à laisser aller un peu de notre confort pour aider les plus démunis? Si quelqu’un nous offrait une solution pour instaurer l’égalité sur terre, embarquerait-on? Ce sont des questions qui me font mal quand je me les pose.

Cette réflexion pourrait également s’appliquer à la mobilisation sur les réseaux sociaux. Par exemple, l’utilisation de #JeSuisCharlie, à la suite de l’attentat à Charlie Hebdo, à Paris. Est-ce que, concrètement, on parvient à changer les choses?

Je ne fais pas partie des gens qui affirment que ça ne va rien améliorer. Mais je crois qu’on pourrait être un peu plus humbles ou nuancés. On n’est ni bons ni méchants. Ce serait trop facile de se camper dans une position, dire qu’on est tous manipulés. Moi, ce qui m’intéressait particulièrement, dans la création de #PigeonsAffamés, c’est notre façon d’apaiser notre conscience, pour se sentir bien ensuite : pétitions, consultation de psychologues, dons de toutes sortes… C’est un aspect que je trouve très drôle chez l’humain! En même temps, cette fiction est nécessaire! Si on enlève toute superficialité, on ne peut plus vivre dans la société. On se détache et on ne contribue plus à rien. On a un moment à passer sur la terre. Je crois qu’on devrait le vivre le mieux possible, sans faire de mal aux autres.

Photo : Marianne Duval.

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Pour vous, l’engagement est inévitable lorsque vous créez une œuvre?

Oui. Mais je pense que… J’ai l’impression que, même dans le théâtre intime, où il n’y a pas clairement de questionnement politique ou social, il y a une forme d’engagement quand on nous présente un point de vue particulier, quand l’auteur porte un regard unique sur la vie. Ce qui m’attire, au théâtre, c’est le regard du créateur. La chose regardée n’a pas à être extraordinaire! Mais, si le regard vient d’une vie qui n’est pas la mienne, ça me désarçonne. C’est le partage d’une vision.

Votre parcours professionnel est jalonné de projets multidisciplinaires.

Oui. Avant, je faisais de la mise en scène. Depuis que j’écris, je plonge dans ce qui est le plus près de moi, la fille de frontières. Théâtre, danse, musique… Je n’aime pas catégoriser. Dans #PigeonsAffamés, les interprètes ne sont pas des danseurs, mais bien des acteurs qui bougent. Mylène Roy, avec qui j’ai collaboré pour la chorégraphie, est allée chercher quelque chose de vrai, d’esthétique, de poétique. Le théâtre que je crée s’exprime par différents médiums. Mais, dans mes pièces, on sent bien la fille de théâtre, de structure, ce qui fait écho à mon parcours de dramaturge.

Photo : Marianne Duval.

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#PigeonsAffamés a été présenté à plusieurs reprises depuis la première, en septembre 2015, à Ottawa. Quelle a été la réaction des spectateurs à leur sortie de la salle?

La réaction est forte, enthousiaste! Ce que j’ai entendu le plus, c’est des remerciements. Les gens sont presque bouche bée. J’ai comme l’impression que le spectacle touche une corde qui donne envie de se garrocher, de mordre dans la vie, sans perdre trop notre temps. L’œuvre fait du bien, dans le sens où elle nous botte le cul! Les spectateurs me confient leur envie de plonger, d’être, d’exister, de s’exprimer… pas tant de s’exprimer, mais de réaliser. Ils me parlent de leurs rêves, de leurs projets. Ils sont complètement allumés! Et, ça, c’est un énorme cadeau pour moi. J’en suis très touchée.

Pour lire notre critique de la pièce, c’est ici.

Le spectacle #PigeonsAffamés, écrit et mis en scène par Anne-Marie White, est présenté du 23 au 25 novembre 2016 au Théâtre Aux Écuries, à Montréal. Pour toutes les infos : auxecuries.com/projet/pigeonsaffames

Par la suite, il sera à l’affiche dans plusieurs autres villes canadiennes. Pour connaître les dates de la tournée : www.theatre-trillium.com/saison/paroles/pigeonsaffames1