ENTREVUE AVEC LA METTEURE EN SCÈNE MILENA BUZIAK

Texte : Karine Tessier

Traversée_5

Photo : Adéral Piot.

Les images de réfugiés à la recherche d’un endroit sûr pour se refaire une vie se multiplient dans les médias. Ils sont des millions, des dizaines de millions, à espérer une existence meilleure, loin des bombes, des persécutions et de la pauvreté extrême. Mais que connaît-on vraiment à propos de ces hommes, femmes et enfants au courage et à la résilience hors du commun?

La pièce Traversée, d’Estelle Savasta, raconte l’histoire d’une de ces personnes déplacées, Nour, et de sa nourrice sourde Youmma. Un récit d’exil, de séparation et de reconstruction empreint d’espoir, interprété en français et en langue des signes québécoise.

Fragments Urbains a discuté avec Milena Buziak, la metteure en scène du spectacle, qui sera présenté du 9 au 20 novembre au MAI (Montréal, arts interculturels).

La pièce Traversée a été montée pour la première fois à Paris en 2011. Comment avez-vous découvert cette œuvre?

C’est mon conjoint qui m’a proposé de la lire puisqu’il connaît mes goûts. Elle a toutes les qualités d’un bon texte de théâtre. On y dit beaucoup de choses en peu de mots. Il y a aussi des images magnifiques. Mais, en même temps, le tout est très concret. C’est une pièce d’une grande actualité.

Photo : Adéral Piot.

Photo : Adéral Piot.

Comment avez-vous alors amorcé votre travail de mise en scène?

Quand j’ai lu Traversée, pour moi, la coupe de cheveux de Nour, qui doit se déguiser en garçon pour faire le voyage vers un autre pays, était un moment clé. Elle doit se travestir, perdre à la fois son identité et ses repères, devenir quelqu’un d’autre complètement. C’est un moment important pour sa signification, bien sûr, mais également en ce qui concerne le traitement esthétique.

Par hasard, j’ai rencontré l’artiste visuelle Khadija Baker, qui se sert de cheveux humains pour composer ses œuvres. Elle a traduit certaines images, parfois en texture, parfois de façon très claire, parfois avec une simple ligne composée de cheveux longs.

Puis, j’ai discuté avec l’auteure de la pièce Estelle Savasta pour connaître son point de vue et son processus de création. Pour écrire le spectacle, elle a interviewé quatre personnes réfugiées étant enfants. Si Traversée n’est pas du théâtre documentaire, il s’appuie néanmoins sur la réalité.

C’était la première fois que vous montiez une pièce avec une comédienne sourde, Hodan Youssouf. En quoi cela a-t-il modifié votre façon de travailler?

J’ai approché Hodan comme quelqu’un d’une autre culture que la mienne, qui parle une autre langue que la mienne. On a dû faire certains aménagements techniques. Par exemple, identifier des moments dans le spectacle où elle et l’autre comédienne, Florence Blain Mbaye, se regardent, question de savoir où elles en sont dans le texte.

La langue des signes québécoise, pour moi, est très belle, très théâtrale. Elle a servi de base pour la création de séquences de mouvements ou de signes faits à deux. Nous l’avons incluse dans l’esthétique générale de la pièce, elle n’est aucunement accessoire! Cela permet à l’œuvre d’être accessible au public sourd ET au public entendant, bien qu’elle ne soit pas entièrement bilingue. Je n’étais pas intéressée à des représentations spéciales ou à une traduction. Je voulais plutôt un discours double livré au public. On y découvre deux personnes qui, bien qu’elles ne parlent pas la même langue, sont complices et se comprennent.

Photo : Adéral Piot.

Photo : Adéral Piot.

Depuis quelques années, le destin tragique des réfugiés et des personnes déplacées défraie les manchettes partout sur le globe. Monter une pièce qui raconte la vie d’une de ces personnes, c’était un choix délibéré?

La crise des réfugiés dure depuis très, très longtemps. On en parlait beaucoup il y a quelques années, quand il y a eu la grosse crise aux frontières européennes. Le Canada a accueilli 25 000 de ces personnes. Même si, maintenant, ça semble moins d’actualité, la situation perdure! Il s’agit d’une des plus grandes crises humanitaires de notre temps! Mais, dans les médias, il se trouve toujours une nouvelle crise pour évacuer la précédente. Donc, en effet, ce n’est nullement un hasard si j’ai choisi de travailler sur un spectacle qui aborde le sujet. C’est quelque chose qui me tient à cœur et je trouve important d’en parler.

Au Canada, on ne vit pas la crise comme en Europe. Reste qu’on doit accueillir plus de gens, et leur fournir les services et l’aide appropriés pour s’intégrer. Sinon, cela crée un autre type de crise. Traversée raconte justement l’intégration d’une jeune fille réfugiée dans sa société d’accueil, un processus qui se fait à long terme. La pièce échappe aux stéréotypes et parle de façon très positive de l’intégration. Oui, le personnage de Nour vit un choc. Elle a mal d’avoir dû tout quitter. Mais elle apprendra à survivre, à vivre dans son nouveau pays.

Il faut garder en tête que Nour, au moment de son voyage, n’est qu’une enfant. Elle regarde tout ce qui lui arrive avec une vision d’enfant. Une vision naïve, peut-être, mais empreinte d’humour et d’espoir. Les événements sont racontés avec beaucoup de poésie. On est dans l’évocation des choses, on ne sombre jamais dans le misérabilisme.

Quel message souhaiteriez-vous transmettre au public qui verra Traversée?

C’est une grande question, à laquelle je n’avais jamais pensé avant. Peut-être de venir avec l’esprit ouvert. Et dans l’esprit de partage également. Ce que je désire créer, c’est un échange entre le public et les deux comédiennes. Déjà, il y a plusieurs publics qui se mélangent : sourd, entendant, immigrant… C’est vraiment là-dessus que je me positionne. C’est même la mission de ma compagnie de création, Voyageurs immobiles, que j’ai fondée en 2009. Oui, voilà, l’ouverture vers l’autre et le partage. Je souhaite un dialogue.

La pièce Traversée, d’Estelle Savasta, mise en scène par Milena Buznik, est présentée du 9 au 20 novembre 2016 au MAI (Montréal, arts interculturels). Pour toutes les informations : m-a-i.qc.ca/fr/index.php?id=498

Pour suivre les activités de la compagnie de création Voyageurs immobiles : www.voyageursimmobiles.ca

Traversée au MAI – bande annonce from Voyageurs Immobiles on Vimeo.

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commentaires
  1. Lucie Boisvert dit :

    Très très bel article.Bonne idée de faire la pièce en langage des signes.

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